Le nomadisme

Voici en version française mon billet sur le nomadisme, grâce à l’aide de mon vieil ami, Jim Erickson, traducteur professionnel et ancien volontaire.

Dernièrement dans son blogue The Other Side of the Mountains, Bravo a donné des comptes rendus de trois livres portant sur les nomades, livres qu’il trouvait stimulants et d’intérêt général. Le nomadisme semble être un mode de vie en voie d’extinction, ce qui, aux yeux des romantiques, est fort regrettable. Je soupçonne que les nomades d’aujourd’hui, à l’instar des chasseurs et des cueilleurs, ont été repoussés vers des milieux plus extrêmes, ce qui a occasionné un changement de leur mode de vie et pas nécessairement pour le mieux. Au Sahara, certains groupes se sont joints à des mouvements de résistance comme le Polisario, ainsi qu’aux insurrections fondamentalistes.

Mon expérience du nomadisme consiste en mes randonnées dans le Moyen Atlas, des excursions dans d’autres régions du Maroc et un voyage en camion à travers le Sahara (ce qui méritera plus tard un billet à part). J’ai rencontré des nomades, bu du thé avec eux dans leurs tentes et le long de chemins en Algérie et parlé avec eux dans les forêts de cèdre du Maroc. Je ne prétends pas avoir une expertise spéciale en la matière et mes observations sont superficielles. Mais je peux affirmer que le nomadisme a joué un rôle essentiel dans l’histoire du Maroc.

Avant l’époque contemporaine, le Maroc était divisé en deux parties : le bled el-makhzen et le bled es-siba, autrement dit les terres du gouvernement sous le contrôle du sultan, et les terres d’insolence, celles au-delà du contrôle du sultan. Les lignes de démarcation dépendaient de la force relative du gouvernement et des tribus. Quand le sultan était fort, les tribus évitaient le conflit avec le gouvernement. Quand les tribus étaient fortes, le gouvernement se trouvait confiné aux capitales traditionnelles, soit Fès, Marrakech et Meknès, mais même ces villes n’étaient pas toujours sécuritaires. Les murailles autour des villes marocaines étaient fonctionnelles jusqu’à ce que le protectorat français ait sécurisé le pays au début du vingtième siècle. Les canons étaient rares et difficiles à déplacer sur des pistes en terre, de sorte que les villes fortifiées pouvaient fermer leurs portes et résister un certain temps.

Pâturages d’été, Daya Ifreh. Le Moyen Atlas.
Abreuvage des moutons, Daya Affourgagh. Le Moyen Atlas.

Les sultans marocains déplaçaient leurs cours d’une capitale à l’autre, menaçant et punissant les tribus qui n’avaient pas payé leurs tributs. À cet égard, ils étaient très semblables aux rois français de la Renaissance qui voyageaient constamment à travers leurs territoires. À Chambord, François I avait fait construire à l’intérieur d’un domaine de chasse immense un palais de 490 pièces dans la vallée du Loire, mais il n’y est resté que trois fois de son vivant. Avant l’époque des armées permanentes, il fallait faire sentir sa présence partout et en tout temps.

Aile du château de Chambord, construit par François I.

Les membres de tribus qui défiaient l’autorité du sultan n’étaient pas tous des nomades. Jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, des tribus du Djala et du Rif ont menacé Fès et les Glaoui contrôlaient pratiquement Marrakech jusqu’à l’indépendance marocaine en 1956.

Mais les tribus nomades posaient une menace plus sérieuse. Très mobiles, elles pouvaient frapper rapidement et en force. Pour le sultan qui comptait sur une petite armée, elles constituaient une difficile cible mouvante.

Dans le Moyen Atlas, de grandes tribus comme les Beni M’guild et les Beni M’tir pratiquaient une transhumance analogue à celle des éleveurs des régions montagneuses de l’Europe et du Moyen Orient.

Enclos de bétail à l’intérieur de cônes volcaniques sur les plateaux du Moyen Atlas

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Moutons qui paissent dans la forêt de cèdres près d’Ifrane.
Moutons qui paissent dans la forêt de cèdres près d’Ifrane.

Les tribus passaient l’hiver dans les basses terres libres de neige, où les pluies saisonnières fournissaient de l’herbe fraîche pour leurs troupeaux. À l’été, elles amenaient leurs troupeaux aux forêts de cèdre des hauts plateaux où l’air était frais, où il y avait des lacs pour abreuver leurs animaux et où la verdure durait jusqu’à la fin de l’été. Dans certains cas, elles descendaient aussi dans le bassin de la Moulouya entre les montagnes du Haut et du Moyen Atlas.

Des tentes sur les versants sud de Jbel Ayachi. En arrière-plan : vallée de la Haute Moulouya et le Moyen Atlas.

Dans les basses terres au pied des montagnes, les tribus nomades imposaient leur autorité sur les villes et les villages où elles passaient du temps en hiver et où elles pouvaient se réapprovisionner en aliments de base, schéma bien connu chez les nomades.

Pâturage des chameaux, la Haute Moulouya entre Missour et Midelt.

Sur la frontière sud du désert, les nomades touaregs asservissaient habituellement les villages et les oasis appartenaient dans les faits aux grandes tribus nomades.

Marché à Agadez, Niger. Nobles touaregs avec leurs chameaux

La puissance des tribus s’est imposée lorsque le sultan était faible. Le Maroc illustre bien les rouages de la théorie d’Ibn Khaldoun sur l’ascension et la chute des dynasties arabes. Au Maroc, des insurrections de tribus ont donné naissance aux dynasties almoravide, almohade, mérinide, ainsi qu’à l’actuelle dynastie alaouite. À mesure que le pouvoir central chancelait face aux défis, la force des tribus se consolidait au point de pouvoir le renverser et créer une nouvelle dynastie. Dans le cas du Maroc, les dynasties était principalement berbères, mais après plusieurs générations de vie urbaine, les dirigeants berbères se faisaient assimiler et arabiser, semblable à ce qui est arrivé aux dirigeants mongols en Chine. Les dynasties perdaient graduellement leur légitimité, leur pouvoir s’érodait, et elles devenaient la proie de nouveaux groupes de nomades qui à leur tour formaient leurs propres dynasties. Dans son ouvrage El-Muqaddima, Ibn Khaldoun décrit le cycle dynastique et s’en sert pour expliquer l’histoire et y donner un sens.

Nous associons le nomadisme au désert, mais la plus grande partie du Maroc traditionnel n’était pas du désert. Ce n’est qu’en quittant les hauts plateaux limitrophes des flancs sud du Haut Atlas que l’on trouvait sur une grande échelle les nomades qui se servaient du chameau. Les nomades du Moyen Atlas étaient plutôt des cavaliers, ce qui les rendait d’autant plus redoutables.

Aujourd’hui les plaines des basses terres sont consacrées à l’agriculture, souvent à l’échelle industrielle. Les forêts montagneuses servent toujours à un pâturage intensif et les troupeaux montent et descendent toujours les pentes selon la saison, mais c’est le gouvernement central qui détient le pouvoir.  Les villages sont sous le contrôle des autorités civiles et les forêts sous celui des agents forestiers du gouvernement.

Dans le sud de l’Algérie et dans le nord du Niger, des groupes fondamentalistes font la guerre et le cargo du camionnage transsaharien est principalement celui d’êtres humains, des migrants qui essaient de fuir la guerre et la pauvreté. Que d’eau a coulé sous les ponts depuis 50 ans!

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Homme touareg, Tamanrasset.
Touaregs et chameaux à Tamanrasset. En arrière-plan, le massif du Hoggar.
Noble touareg. L’Algérie avait proscrit le duel, mais au Niger les Touareg portaient des épées et vraisemblablement les utilisaient.

Author: Dave

Retired. Formerly school librarian, social studies teacher, and urban planner.

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