La chasse aux singes au Maroc

l-qerd eš-šaref ma-itallem eš-šṭi

« Un vieux singe ne peut pas apprendre à danser. » Proverbe marocain

Avant que mes lecteurs se scandalisent du titre de ce billet, je tiens à préciser que ce dont je vais parler n’a rien à voir avec des activités telles que la chasse au sanglier, divertissement populaire chez de riches étrangers à Tanger il y a environ un siècle. À cette époque, des cavaliers chassaient des sangliers et les tuaient à coups de piques. Loin de là mon intention. Je parle plutôt de poursuivre des singes afin de les observer.

L’observation de singes peut paraître bien banale. Parmi les singes de l’Ancien Monde, bien des espèces habitent les forêts tropicales et les savanes de l’Afrique subsaharienne. En Afrique du Nord, par contre, il n’y a qu’une seule espèce, du genre Macaca. Les macaques sont répandus dans beaucoup de parties de l’Asie, mais une seule espèce, Macaca sylvanus, se trouve en Afrique. Ces grands singes sont limités aux montagnes de l’Algérie et du Maroc.

Toujours intéressé par l’histoire naturelle, j’espérais voir des macaques dans leur habitat naturel et mes atteintes me semblaient raisonnables vu que je demeurais à Sefrou en bordure des montagnes du Moyen Atlas.

Il y a des poches de ces singes dans le Rif, dans le Moyen Atlas et dans le Haut Atlas central ainsi que dans les montagnes de l’Algérie. On en trouve également une petite population sur le rocher de Gibraltar, appelés macaques de Barbarie, où ils constituent une importante attraction touristique.

Sur le rocher de Gibraltar où l’on garde les macaques de Barbarie.

Comme il n’y a pas de trace de fossiles de ces singes dans l’Europe post-pléistocène, l’explication la plus plausible de leur présence sur Gibraltar veut que les macaques aient été introduits par des Européens ou bien des envahisseurs maures au Moyen Âge. Autrefois, l’armée britannique s’occupait de l’alimentation et du soin des singes, et selon une tradition, on prétendait que tant qu’il y aurait des singes sur le rocher, Gibraltar resterait britannique. En fait, Winston Churchill cherchait à accroître leurs nombres quand la population semblait décliner.

Gibraltar. Un macaque amical profite de la vue à partir d’une épaule de Maren Erskine. Photo gracieuseté de Reed Erskine, Morocco X.

Aujourd’hui, selon les estimations, la plus grande partie de la population des Macaca sylvanus, environ 75 % de la population totale, vit dans le Moyen Atlas marocain. Certains de mes billets précédents montrent des photos de leur habitat, soit des forêts de cèdre avec un sous-étage de chênes verts. Les cèdres et les chênes sont associés, les chênes fournissant un environnement humide pour la croissance des jeunes cèdres.

Cet impressionnant cèdre fut nommé en honneur d’un général français. À noter les chênes verts à l’avant-plan et sur la droite. Aujourd’hui, à l’instar du Maroc colonial, le cèdre Gouraud n’existe plus. D’une hauteur comprise entre 40 et 42 mètres, on estime que son âge serait de presque 800 ans. L’arbre a été déclaré mort en 2003 pour des raisons inconnues.

Le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica) est l’une des véritables espèces de cèdre, les deux autres étant originaires du Moyen Orient et des Himalayas. Le chêne vert (Quercus ilex) et le cèdre de l’Atlas se trouvent tous deux en Grande-Bretagne. De majestueux cèdres de l’Atlas y embellissent de nombreux domaines ruraux, mais, hélas, constituent simplement une espèce envahissante. En France on exploite le cèdre comme bois de construction et pour la reforestation. Un ami français en avait des milliers sur sa propriété vallonnée à l’extérieur d’Albi. Dans des parcs royaux, comme celui qui entoure le Château de Chaumont-sur-Loire, on trouve souvent de vieilles cédraies.

Les macaques mangent un régime d’aliments saisonniers : écorce et cônes de cèdre, glands, champignons et bien d’autres plantes sauvages ainsi que des insectes.

Les cônes femelles du cèdre sont gros et se tiennent dressés sur les branches.

De nos jours, le nombre de Macaca sylvanus est en déclin rapide, probablement en raison de la disparition de leur habitat, et l’espèce a été officiellement reconnue comme menacée.

Les cèdres occupent une zone située entre 1 300 et 1 800 mètres d’altitude et constituent parfois des forêts pures.
Les chênes verts abondent à des altitudes plus basses que les cèdres.

Mon travail dans la province de Fès m’amenait parfois à travers les montagnes. À l’époque, la province de Fès s’étendait jusqu’à Boulemane et Missour au sud. Grâce à la Jeep que j’avais à ma disposition pour le travail, je faisais souvent des excursions dans la forêt avec des amis et des visiteurs.

Les forêts de cèdre constituent le principal pâturage estival pour la transhumance traditionnelle. Cette photo a été prise un peu à l’extérieur d’Ifrane.

Alors qu’une troupe de singes peut occasionnellement s’apercevoir près d’un chemin, je n’en ai jamais vu en conduisant et je soupçonne qu’ils fuyaient tout contact humain. Les bergers les considéraient une nuisance, sans doute parce que les singes dérangeaient leurs troupeaux. Une fois je me suis arrêté pour demander à un berger s’il voyait parfois des singes. « Êtes-vous sérieux?, répondit-il, les petits salauds sont partout ! » Je présume que si l’on était au cœur de la forêt sans faire beaucoup de bruit, on les verrait souvent. Jusqu’à vers la fin de mon service dans le Corps de la Paix, le seul macaque que j’ai vu était mort, pendu très haut dans un cèdre. Est-il mort en faisant une chute, a-t-il été tué par un chasseur juste pour le plaisir ou est-il mort d’une maladie ou de vieillesse?

Il n’y avait pas moyen de savoir de quelle façon ce macaque a péri.

En décembre 1971, Gaylord Barr et moi avons amené deux de ses lycéens à la station de ski de Michifen, simplement pour le plaisir. Il y avait eu une grosse chute de neige, mais le jour était radieux, un ciel bleu vif et un soleil fort.

Les routes principales étaient bien dégagées, mais nous avons été pris dans un chemin secondaire plus étroit. Les pneus tout terrain de la jeep ne convenaient pas pour la neige.

La neige pesait encore sur les branches de cèdre et scintillait en fondant.

La forme tabulaire est caractéristique des cèdres qui semblent, en vieillissant, perdre leur dominance apicale.

Des skieurs remplissaient le vieux cratère volcanique et le casse-croûte de la station était bondé de visiteurs. Malgré la neige, un soleil fort assurait des températures clémentes.

Le casse-croûte en 1970.
Vue de la station de ski depuis la couronne du cratère.

Pour les étudiants, c’était une première occasion de voir des skieurs, même si la station se trouvait tout près de chez eux à Sefrou. Pendant que les trois autres profitaient du soleil et buvaient des cocas, j’avançais péniblement à travers la neige, appareil-photo à la main, espérant trouver un bon point de vue pour prendre une photo.

Sur le point de partir à la recherche de photos et de paysages, j’ai fini par croiser des macaques.

Alors que je me battais dans la neige jusqu’aux genoux sur les collines au-dessus de la station, un petit groupe de singes a croisé mon chemin. Ma présence a dû les effaroucher car ils avaient disparu en un clin d’œil. Aucune possibilité de prendre une photo, mais j’étais content d’en avoir vu en chair et en os en pleine nature.

Partis avant de pouvoir les prendre en photo, les macaques ont laissé ces traces dans la neige.

En Amérique nous avons l’habitude d’associer les singes aux climats chauds, mais les macaques se trouvent parfois bien au nord des tropiques, notamment au Japon où ils profitent des sources chaudes.

Les singes n’étaient pas les seuls animaux indésirables dans les forêts de cèdre. Les sangliers aussi étaient fréquents et mangeaient beaucoup des mêmes aliments que les macaques. Les chênes verts qui poussaient en association avec les cèdres produisaient une abondance de glands. Parfois ces gros glands comestibles se récoltaient et on les trouvait au marché de Sefrou, mais comme leur goût est fade, on les considérait comme une nourriture de dernier ressort. Je n’ai jamais vu une recette pour un plat marocain avec glands. Les sangliers en raffolaient, cependant, comme ils aimaient aussi les champignons et les truffes, tout comme les macaques.

Je ne voulais jamais surprendre un troupeau de sangliers. Imprévisibles, gros et dotes de défenses redoutables, ils peuvent être dangereux. Je n’en ai jamais vu, mais un ami, Jean-Michel Vrinat, médecin coopérant à Ouazzane, en a tué un et j’ai pu déguster la viande que je trouvais maigre et savoureuse. J’aurais peut-être été heureux de vivre avec Astérix et ses amis. Les Marocains n’apprécient pas le sanglier puisque le porc est haram et la viande interdite. Les sangliers constituent un fléau plus dangereux que les macaques et s’en prendront aux humains quand ils se sentent menacés.

Jean-Michel Vrinet, en chemise rouge et chapeau blanc, guidant ses amis à travers l’Akioud dans le Haut Atlas.

Jean-Michel était un vrai sportif et est arrivé au Maroc pour faire son service avec non seulement un fusil de chasse, mais encore avec du matériel d’alpinisme, des épées et Dieu sait quoi d’autre. On a fait de l’escalade ensemble dans le Toubkal et il était meilleur grimpeur que moi. Malheureusement, j’ai perdu contact avec lui, mais un ami mutuel m’a dit qu’il s’était marié avec une « princesse vénitienne » et pratiquait la médecine chez eux dans la vallée de la Loire.

Mes rencontres avec des singes allaient se poursuivre. Peu après la rencontre mentionnée précédemment, pendant que je me dirigeais vers le sud, vers la frontière ghanéenne à partir de Ouagadougou après notre traversée du Sahara, nous avons repéré une troupe de babouins qui fuyaient à travers les broussailles du Sahel. Aucune possibilité de prendre une photo. À part des renards volants (roussettes) et des gazelles, les babouins étaient les seuls animaux exotiques que j’ai vus pendant ce très long et sinueux voyage.

J’ai eu d’autres rencontres vers la fin des années 1970 quand j’habitais Chaouen. Les hautes montagnes en arrière de la ville m’attiraient toujours et parfois je cherchais le plaisir des hauteurs montagneuses.

Chaouen, que l’on écrit aussi Chauen, Chefchaouen et Xauen, se trouve à la base des montagnes du Rif, au-dessus d’une vallée qui mène à Tétouan.
Les forêts au-dessus de Chaouen sont constituées principalement de pins et de sapins et s’étendent aux sommets des montagnes de 1 800 mètres derrière Chaouen.
Les neiges hivernales fournissent l’humidité dont les arbres ont besoin, ainsi que l’eau pour les fermes au pied de la montagne.
Les sapins et les pins s’étendent jusqu’aux sommets. Les neiges ne durent que trois mois.
Promenade avec deux de mes étudiants du collège arabe de Chaouen.

Dans les faits, cette extrémité du Rif n’est par particulièrement élevée, mais les sentiers étaient peu nombreux et l’ascension pouvait s’avérer exigeante. La plupart des touristes se contentaient de rester dans cette ville pittoresque à laquelle Raisuni et Franco avaient donné une certaine notoriété.

Chaouen est une destination touristique majeure.

Avec ses toits en tuile et ses maisons couleur bleue, Chaouen est une destination touristique depuis longtemps. Son emplacement en bordure du Rif et sa proximité à Tanger, Tétouan et Ceuta l’ont rendu populaire auprès des touristes. Il y a quelques années, le New York Times a publié un article sur Chaouen. Peu de touristes sont conscients des événements sanglants de la guerre du Rif et de la retraite désastreuse de l’armée espagnole de Chaouen en 1924.

Les montagnes s’élèvent abruptement et sont spectaculaires. Les pentes inférieures étaient couvertes de forêts de chênes-lièges, les seules au Maroc à l’exception de celle de la Maâmora (ou Mamora), à ce que je sache, alors qu’aux sommets on trouvait de belles forêts de pins et de sapins matures, même si, il y a 50 ans, elles faisaient l’objet d’un abattage massif.

L’entrée en forêt
En randonnée avec des copains

Tout comme les chênes verts, les chênes-lièges produisaient un gland comestible, même si peu de Marocains semblaient les manger. Les Marocains n’appréciaient pas non plus les champignons qui poussaient au pied de ces arbres, qui ne se trouvent qu’à basse altitude.

Comme on savait qu’il y avait des singes dans le voisinage, mes amis français et moi nous nous sommes proposés un jour d’essayer d’en trouver quelques-uns.

Entassés dans un Land Rover, nous avons pu nous rendre à un col en dessous des sommets.

Nous sommes montés par la piste qui mène à un col derrière la ville pour ensuite nous démener afin de contourner les rochers accessibles. Nos efforts ont cependant été récompensés.

Tout le monde avait un appareil-photo, mais les singes étaient méfiants.
Les rebords rocheux fournissaient d’excellents points d’observation.
Les copains guettent les singes.
Quand le temps le permettait, nous avons traqué les macaques.

Hélas, les singes n’avaient aucune envie de nous voir. J’ai pris plusieurs photos de ceux qui sautaient en dessous de nous sur des rebords rocheux, mais je n’ai réussi à obtenir que des minuscules points où l’on ne saurait reconnaître des singes. Toutefois, ce fut une journée agréable et nous avons tout de même vu des macaques.

Dans cette photo, il y a deux macaques. Pouvez-vous les repérer?

Si vous désirez apprendre plus sur Macaca sylvanus, vous en trouverez un article sur Wikipédia. À ceux qui aimeraient observer ces singes, je leur souhaite meilleure chance que moi. Quant aux singes, je leur souhaite une chance raisonnable de survivre dans un environnement qui devient de plus en plus restreint et fragmenté. Je vous recommande encore une fois les articles de Wikipédia sur les macaques de l’Afrique du Nord que vous pouvez trouver en français et en anglais.

Auteur :  David Brooks

Traduction : Jim Erickson.

 

Hunting Monkeys in Morocco

l-qerd eš-šaref ma-itallem eš-šṭi

“An old monkey can’t learn to dance.” Moroccan proverb.

Before my readers are outraged by the title of this post, I want to make it clear that what I am talking about is not something such as pig-sticking, a popular diversion of rich foreigners in Tangier about a hundred years ago. In those days, horsemen chased wild boar and ran them through with pikes. No, I am only talking about seeking out monkeys to watch them.

Watching monkeys in Africa may not sound like such a big deal. Many species of Old World monkeys inhabit the tropical forests and savannas of sub-Saharan Africa. In North Africa, however, there is only one species, of the genus, Macaca. Macaques are common in many parts of Asia, but only a single species, Macaca sylvanus, is found in Africa. These large monkeys are limited to the mountains of Algeria and Morocco.

Always interested in natural history, I hoped to see macaques in their native habitat, and my expectations seemed reasonable since I lived in Sefrou, on the edge of the Middle Atlas Mountains.

There are pockets of these monkeys in the Rif, the Middle Atlas, and the Central High Atlas Mountains as well as in the mountains of Algeria. A small population also lives on the Rock of Gibraltar, where they are known as Barbary Apes, and are a major tourist attraction. The name Barbary Apes is a misnomer, of course, for macaques are not apes at all, but monkeys.

On the Rock of Gibraltar, where the Barbary “apes” are kept.

With no fossil evidence of them in post-Pleistocene Europe, the most reasonable explanation for their presence in Gibraltar is that the macaques were introduced by Europeans or else Moorish invaders in the Middle Ages. The British Army used to feed and care for the monkeys, and there was a tradition that as long as there were apes on the Rock, Gibraltar would remain British. Indeed, Winston Churchill sought to have their numbers augmented when the population seemed in decline.

Gibraltar. A friendly male macaque decides to take in the view from Maren Erkine’s shoulder in 2011. Courtesy of Reed Erskine, Morocco X.

Today, the greatest numbers of Macaca sylvanus, estimated to be about 75% of the total population, live in the Middle Atlas mountains of Morocco. Some of my earlier blog articles show views of their habitat, cedar forests with an understory of holm oaks. The cedars and oaks are associated, with the oaks providing a moist environment for the growth of young cedars.

This impressive cedar was named after a French general. Note the holm oaks in the foreground and on the right. Today, like colonial Morocco, the Gouraud cedar is no more.

The Atlas cedar (Cedrus atlantica) is one of three true cedar species, the other two being native to the Middle East and the Himalayas. The holm oak (Quercus ilex) and the Atlas cedar are both found in Great Britain. Majestic Atlas cedars grace many country estates there, but holm oaks, alas, are simply an invasive species. In France, cedars are grown for lumber and as part of reforestation efforts. A French friend had thousands planted on his hilltop property outside Albi, and royal parks, such as the one surrounding the Château of Chaumont-sur-Loire, often have groves of ancient trees.

The macaques eat a diet of seasonal foods: cedar bark and cones, acorns, mushrooms, and many other wild plants as well as insects.

Female cedar cones are large and stand upright on the branches.

Today the numbers of Macaca sylvanus are in steep decline, probably due to disappearing habitat, and the species has been officially listed as endangered.

Cedars occupy a zone between 4,300 and 6,000 feet in altitude, and sometimes form pure forests. Holm oaks abound at lower altitudes.

My work in Fes Province occasionally took me over the mountains. In those days, Fes Province extended south as far as Boulemane and Missour. More often than not, I took excursions into the forests with friends and visitors, made possible by the Jeep I used for work.

The cedar forests are prime summer pastures for traditional transhumants. This picture was taken just outside Ifrane.

While a troop of monkeys might occasionally be spotted near a road, I never saw one while driving, and I suspect that they shied away from human contact. Shepherds found them a nuisance, probably because the troops annoyed their flocks. On one occasion, I stopped and asked a shepherd if he ever saw monkeys. His incredulous response was something along the lines of “Are you kidding? The little sons of bitches are everywhere!” I suppose if you are deep in the forest, and not making much noise, you will see them often. Until near the end of my Peace Corps service, the only wild macaque I ever saw was a dead one, hanging high in a cedar tree. Did it die in a fall, impaled by a branch, was it shot by a hunter for his amusement, or did it simply die of sickness or old age?

There was no way to know how this macaque met its end.

In December of 1971, Gaylord Barr and I took two of his lycée students to the Michlifen ski center just for the ride. There had been a heavy snowfall, but the day was bright with deep blue skies and a strong sun.

The main roads were well plowed, but we got stuck on a narrower side road. The Jeep’s off-road tires were not designed for snow.

Snow still lay heavy on the cedar boughs, and glistened while it melted.

Skiers filled the old volcanic crater, and the resort’s concession stand was full of visitors. Despite the snow, the strong sun kept the temperatures mild.

The concession stand in 1970.
The ski center viewed from the rim.

For the students, it was their first opportunity to see people ski, though it was only a short drive from their homes in Sefrou. While the three others enjoyed the sun and drank Cokes, I trudged off through the heavy snow, camera in hand, hoping to find an interesting vantage point for a photo.

About to head off to search for photos and scenery, I finally crossed paths with some macaques.

As I struggled through the knee-deep snow on the heights above the resort, a small group of monkeys crossed my path. I must have startled them, for they were gone in a flash. I had no chance for a photo, but I was gratified to have finally seen some living individuals in the wild.

Gone before I could photograph them, the macaques left these tracks in the snow.

In America we usually associate monkeys with warmer climates, but macaques are sometimes found far north of the tropics, notably in Japan, where they take advantage of hot springs.

The monkeys were not the only unwanted animals in the cedar forests. Wild boar were common, and ate many of the same foods as the macaques. The holm oaks that grew in association with the cedars produced an abundance of acorns. The large edible acorns were sometimes harvested and appeared in the Sefrou market, but they were bland and considered a food of last resort. I have never seen a recipe for a Moroccan dish with acorns. The boar relished them, however, as well as the mushrooms and truffles. So did the macaques.

I never wanted to surprise a herd of boar. Unpredictable, large, and armed with wicked tusks, they could be dangerous. And I never saw any, though a friend, Jean-Michel Vrinat, a coopérant doctor in Ouazzane, shot one, and I had a chance to eat the meat, which I thought lean and tasty. I might have been happy living with Astérix and his friends. Moroccans have little use for the boar, since pigs are haram and their meat forbidden. They constitute a much more dangerous nuisance than the macaques, and will attack humans if they are threatened.

Jean-Michel Vrinat, in the red shirt and white hat, guiding his friends over Akioud in the High Atlas.

Jean-Michel was a real sportsman, and arrived in Morocco to do his service with not only a shotgun, but climbing gear, épées, and God knows what else. He climbed with me in the Toubkal Massif, and was a better climber than I. Regrettably, I lost contact with him, though a mutual friend told me that Jean-Michel married a “Venetian princess” and still practices medicine in his home in the Loire Valley.

My encounters with monkeys were not over. Not very long after the encounter mentioned above, as I was traveling south toward the Ghanaian border from Ouagadougou after my trip across the Sahara, we spotted a troop of baboons fleeing across the Sahel scrublands. There was no opportunity for a photo. Along with flying foxes and gazelles, those baboons were the only exotic animals I saw in that long and meandering trip.

My encounters with macaques were not quite over. In the late 1970s, I lived in Chauen. The high mountains behind the town always beckoned, and I sometimes sought the pleasure of the mountain heights.

Chauen, also written Chaouen, Chefchaouen, and Xauen, sits at the base of the Rif Mountains, high above a wide valley that leads down to Tetuan.
The forests above Chauen are mostly pine and fir, and extend to the tops of the 6,000-foot mountains behind Chauen.
The winter snows provide the moisture the trees need, as well as water for the farms below.
Two of my English students from the Arabic college in Chauen, out with me for a walk.

In reality, that end of the Rif is not especially high, but there were few trails and the going can be rugged. Most tourists contented themselves by staying within the quaint town to which Raisuni and Franco had given a certain prominence.

Chauen is a major destination for tourists.

With its tiled roofs and blue-colored houses, Chauen has long been a tourist haunt. Its location on the edge of the Rif mountains and its proximity to Tangier, Tetuan, and Ceuta has made it popular with travelers. Just a few years back, the New York Times featured Chauen in a tourism article. Few tourists are aware of the bloody events of the Rif War, and the disastrous retreat by the Spanish army from Chauen in 1924.

The mountains rise steeply and are striking. The lower slopes of the mountains were covered with cork oak forests, the only major ones in Morocco outside of the Mamora, I believe, while the summits held beautiful forests of mature pine and fir, though they were being logged heavily 50 years ago

Entering the forest.
Hiking with friends.

Like the holm oaks, the cork oaks produced an edible acorn, though few Moroccans seemed to eat them. Nor did Moroccans eat the abundant mushrooms that grew under them.

Knowing that there were monkeys close by, my French friends and I set out one day to try to find a few.

Loaded into a Land Rover, we could drive to a high pass below the summits.

We drove up the road that leads to a high pass behind the city, then scrambled around the accessible crags, and our efforts were rewarded.

Everyone had cameras, but the monkeys were wary.
The rock ledges were great viewing points.
As the weather changed, we stalked the elusive macaques.

Alas, the monkeys had no desire to see us. I took several pictures of them, hopping below us on the rock ledges, and only obtained minuscule dots, indistinguishable and unrecognizable as monkeys. Still, it was a fun day, and we did see some macaques.

There are two macaques in this photo. Can you spot them?

Wikipedia has a long article on a Macaca sylvanus if you desire to learn more about this monkey. I wish anyone seeking out those monkeys better luck than I, and, for the monkeys, a fair chance to survive unmolested in an environment that is becoming smaller and more fragmented. I recommend the Wikipedia articles on North African macaques for further reading: English and French.

Here and now and long ago

“…I suddenly saw the breaking news on CNN about the El Paso and Dayton shootings, which raises in my mind this question: What’s happening to the America that I learnt so many good things about from Gaylord, you and other PCVs? What happened  to the great American values upheld by the ideals of John F. Kennedy, Jimmy Carter, Reagan? Surely, something is wrong in the state of Denmark. What is the difference between white supremacists and ISIS terrorists? In my younger days, my wish was to migrate to America. Now I say to myself “I’m glad my wish did not come true.”

Not long ago, an old Moroccan friend, well educated, who had lived abroad in England as well as in the States, and who speaks English fluently, wrote me the message part of which I have quoted above. I tried to answer it as best I could, but the state of the world baffles me, too.

After further reflection, however, I began to ponder the question itself. When I went to Morocco in January 1968, the entire world lived under the threat of a nuclear holocaust. The States was involved in disastrous and deadly wars in Southeast Asia. The president and the military were lying to the public. The soon-to-be president campaigned on a “secret plan” to end the war, a plan that didn’t exist. Soviet and Warsaw Pact forces crushed Czechoslovakia’s “democracy with a human face.” Political assassinations of Martin Luther King, Jr. and Robert F. Kennedy shocked America. Street protests and race riots were common occurences.

I had written to a friend in early 1968, from an agricultural station outside Meknes, that the weather was getting hot. He wrote back from the University of Chicago, where he was a grad student studying south Slavic languages. “You think it’s getting hot there? They are setting up a machine gun emplacement outside my window.” It was a time of race riots and rage.

When I picked up a Newsweek magazine in Fes in 1970, the cover photo portrayed a young college girl at Kent State, reacting with grief to the shooting of a fellow student by Ohio National Guards. I was horrified.

Kent State, 1970. Newsweek.

In France, student protests forced the French president Charles De Gaulle to step down. Across the straits in Spain, Franco continued to rule a country still suffering deeply from civil war that had taken place decades earlier. Northern Ireland was torn by civil strife, and Great Britain lived with car bombings. The white Rhodesian government had broken with Britain, and South Africa lived under apartheid. China was in the throes of its “Cultural Revolution.” Nigeria was in civil war. Within the next few years millions would die in the Cambodian genocide. Even unrest beset Morocco, where the king, Hassan II, would survive two coup attempts in the span of two short years, both while I lived there.

I have read Hans Rowling’s book, Factfulness, and I acknowledge its earnestness and veracity. Negativity comes easily. Just the same, I am far too much of a skeptic to be very optimistic about the world’s future in the face of pollution, resource exhaustion, overpopulation, growing economic inequality, and climate change. Only God knows the fate of humanity and the earth. Or, put in a more humanistic framework, whether men shape history or it shapes them, there is assuredly a destiny awaiting humanity.

My correspondent knew America primarily through Peace Corps volunteers and popular culture. Did we misrepresent it, or did his young mind perceive the States as something that it wasn’t? We certainly knew that America was not perfect. The civil rights movement of the 1960s had brought a new consciousness to America, and forced many, my young naive self among them, to begin to confront the many ugly facts in American history glossed over by traditional texts. And environmental issues began to take on a new importance following the publication of Rachel Carlson’s book, Silent Spring.

We were all deeply concerned with the state of our own country. I remember listening eagerly every week to Alistair Cooke’s Letter from America on the BBC World Service, always hoping to be entertained and enlightened, but also always fearing what next great tragedy might be his subject matter.

The world today seems to be on a reactionary bent. I could speak about current events in the States in terms of racism and fear of loss of white privilege, the problems of American government and its electoral system, the proliferation of guns and mass shootings, the hyper partisanship that puts political gain above the national interest, the ability of the very rich to inordinately influence government, widespread climate change denial, the lack of internationalism, foreign influence on American elections, willingness to violate norms that have developed over thousands of years, and so on and so forth. However, I am not sure whether there is not a certain amount of hypocrisy in looking back at a “golden age” when much nasty stuff was done behind the scenes, out of the eyes of the public. And Georges Brassens is always in my mind:

Si j’connus un temps de chien, certes

C’est bien le temps de mes vingt ans

Cependant, je pleure sa perte

Il est mort, c’était le bon temps

Il est toujours joli, le temps passé.

 

Roughly translated, the extract from the song goes “If there ever was a bad time in my life, it was certainly when I was in my twenties. Now that it’s gone, I mourn its loss. The past is always golden.”

Today, I am unhappy to live in a divided country, I do not like racism, which those of the white majority find difficult to acknowledge. I find extremism abhorrent in any form. There is no difference between Islamic terrorism and domestic terrorism: nothing justifies the taking of innocent lives.

In France in 1995, waiting to leave France, my wife and I watched TV reports of the Oklahoma City bombing where 168 people died including 19 children, most of whom were in a daycare center while their parents worked. The bombing was carried out by someone who was born and raised in Niagara County, where I was born and now live. He was able to do this because he lived in a free society where it is relatively easy to acquire guns and buy substances to make bombs. He did it because he hated the government and the building was a Federal government office building. Some mistrust of government is healthy, but hatred of it can be pathological.

The Murrah Office Building, Oklahoma City, taken by Staff Sergeant Preston Chasteen.

What gives me hope at home is our American legal system. English common law and its embodiment in democracies across the world have provided those who are fortunate to live in them with the rule of law, and the American and French revolutions provided universal ideals about human dignity, rights, and freedom that could be enshrined in constitutions. Yes, implementation is often imperfect, and law enforcement needs improvement, but, though perfection may be a goal, we should usually just content ourselves with what we have, and resolve to continue working to improve it.

Winston Churchill was astute when he said:

Many forms of Government have been tried, and will be tried in this world of sin and woe. No one pretends that democracy is perfect or all-wise. Indeed, it has been said that democracy is the worst form of Government except all those other forms that have been tried from time to time.

We all now live in a dangerous world, and I think that we must confront it together. To reprise, here is another famous quote, attributed to Benjamin Franklin, though possibly apocryphal. He made it during the American Revolution, but the observation is applicable to almost any crisis: “We must all hang together, or most assuredly we shall all hang separately.”

The world is in a crisis of unprecedented scale. We ought to recognize that and hang together. I feel fortunate that I was born in the States and I certainly recognize how much I have benefitted from living here, but the scale of problems that now threaten the individual is no longer national, but global. Yes, I worry about where my country is headed, but I worry as well about the world we live in. The question my Moroccan friend might have also asked is: What has happened to the world? His answer would be as good as mine.

In the 1940s, the democracies of the world fought for their very existence, but after the war, many people turned their thoughts to problems of a different scale. To enjoy democracy, the world needs a stable world order, where participation in society benefits everyone, and, above all, where the rule of law governs society.

When I left Morocco, I wondered how that country would evolve. The coup attempts had been a shock. I was concerned, too, about Morocco’s growing population in a part of the world short of water and land. Morocco today continues to be plagued by serious problems, yet it seems to have made remarkable progress in many areas, and I am happy for that. If I were Moroccan, I would be proud of the great strides my country has made. Still, no one in the world today should be complacent. As for the States, we are certainly going through a bad patch, but I remain confident that the foundations of American democracy are deep and solidly built, and American society resilient.

As for me, I am growing older every day, and I try to console myself in part with the ironic lyrics of the old Woody Guthrie song Worried Man Blues:

It takes a worried man

To sing a worried song

I’m worried now,

But I won’t be worried long.

La conservation du patrimoine

La médina de Fès, 1968. Sur la droite, Sefrou se trouve tout juste au-delà des collines dans le lointain.

Il y a quelque semaines le New York Times a publié un article sur la conservation, ou mieux dit, sur la non-conservation de la Casbah d’Alger. J’ai fait une vérification rapide pour découvrir que le Times avait publié un article très semblable en 2006. Malheureusement, il paraît que les efforts pour sauvegarder le quartier le plus ancien d’Alger n’ont pas beaucoup progressé dans l’intervalle. Les Français et le gouvernement postcolonial algérien semblent tous les deux avoir négligé la casbah qui est maintenant devenue un bidonville, un terrain fertile pour les fondamentalistes et un casse-tête majeur. Cependant, ce cas n’a rien d’unique.

Que ce soit au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord, la conservation du patrimoine est partout un problème, et ce depuis fort longtemps. Au Maroc, les principaux monuments et sites archéologiques ont commencé à faire l’objet d’un souci particulier lorsque les Français, sous la guise d’un protectorat, ont transformé le Maroc en colonie. Désireux de promouvoir une image du Maroc plus pan-méditerranéenne et plus attachée à la France, des sites archéologiques comme Volubilis ont été excavés et restaurés.

Arc de triomphe à Volubilis en mars 1968. À noter l’absence de visiteurs. Rien ne donne un meilleur sens des ruines que le fait de les avoir à nous tout seuls.

Les derniers sultans indépendants du Maroc avaient des préoccupations bien plus importantes que la conservation de vieilles ruines. Quand le Maroc a obtenu son indépendance en 1956, son nouveau gouvernement s’est rendu compte de la valeur de son patrimoine national, tant pour ses citoyens que pour l’industrie du tourisme qui constituait une source de revenus importante pour l’économie.

On attribue au maréchal Hubert Lyautey, résident général du nouveau protectorat français, l’établissement de l’autorité française et les débuts de son administration. L’une de ses premières décisions, et parmi les plus importantes, était celle de planifier de nouvelles agglomérations, les villes nouvelles, à côté des villes existantes qu’on appelait désormais des médinas, ville en langue arabe.

La ville nouvelle de Fès en 1970. Le Zanzi Bar, mon café préféré, se trouvait quelques pas plus loin sur la gauche.
Le bureau de poste principal à Fès en 1970.
Fès en 1970. Dans la plupart des villes nouvelles, on aménageait de grands boulevards qui créaient d’agréables promenades et facilitaient le déplacement de troupes.

Cette politique offrait plusieurs avantages à la nouvelle population européenne et à l’administration française, mais avait comme résultat la conservation intacte des vieilles villes marocaines au prix, à long terme, de leur abandon et de leur effritement. Même si les Français ont doté les médinas d’eau courante, de systèmes sanitaires et d’électricité, les élites marocaines et, bien sûr, les Européens préféraient les villes nouvelles. Quant aux médinas, sous le poids d’une population croissante et de la migration des campagnes, elles sont devenues progressivement des bidonvilles.

Fès en 1970.Tôt le matin à la porte Bab Boujloud, d’où descendent au cœur de la ville deux grandes artères.
Fès en 1970. Une vue moins touristique des terrasses de la médina.

Mon patron, Si Abdullah Jaï, qui dirigeait les bureaux provinciaux du ministère de l’Agriculture dans les années 1960, m’a demandé de prendre des photos de sa vieille maison située profondément dans la médina de Fès. Comme personne n’y restait plus à ce moment-là, il voulait la vendre. Il croyait que sa grande maison traditionnelle pourrait avoir une bonne valeur dans l’industrie touristique. Il avait bien raison.

Les médinas du Maroc ont toujours constitué une attraction touristique de premier plan permettant un aperçu de la vie traditionnelle en milieu urbain. Aucune ne surpasse Fès à cet égard, considérée par le géographe urbain Gideon Sjoberg comme l’archétype de la forme urbaine préindustrielle. Encore fortifiées de nos jours, Fès et d’autres médinas sont de véritables labyrinthes.

Fès aujourd’hui. À noter les rues sinueuses. La grande artère qui mène à la médina permet la circulation d’autocars de tourisme et de camions. Elle n’existait pas dans les années 1960. Photo gracieuseté de Google Earth.
La medina de Sefrou, quoique bien plus petite que celle de Fès, montre la même configuration de culs-de-sac et de rue sinueuses. Le droit islamique traditionnel n’empêchait pas que l’on empiète sur les voies publiques. Avec le temps, les rues devenaient de plus en plus étroites, plus irrégulières et parfois on bâtissait des structures au-dessus des rues.

Après avoir traversé les portes, les rues étroites descendant en serpentant la vallée qu’elles occupent avant d’en sortir en remontant de nouveau. Le long du chemin, beaucoup de rues deviennent des culs-de-sac et des empiétements sur la voie publique, pratique courante dans les vieilles villes musulmanes, donnent parfois comme résultat des rues si étroites qu’un âne chargé ne peut à peine passer.

Fès en 1971. La rue principale qui descend de la porte Bab Boujloud à un secteur commercial très fréquenté.
Fès en 1970. À noter la rue en forme de canyon et les constructions qui la surplombent.

La médina de Fès, fermée aux véhicules motorisés durant mon séjour au Maroc, a enfin été ouverte par un chemin qui passe à travers la muraille du sud et permet le passage de voitures et d’autocars, en particulier ceux du tourisme, jusqu’au fond de la vallée à la nouvelle Place R’cif. Ce chemin épargne aux touristes la randonnée aussi ardue que déroutante qu’il fallait faire auparavant pour visiter la médina.

Fès, 1971. Les tanneries, une importante attraction touristique, sont au beau milieu de la médina.

Pour promouvoir le tourisme, une industrie hôtelière s’est développée à Fès et dans d’autres médinas marocaines, fondée sur le concept du riad. Le riad, d’habitude un vieux bâtiment de la médina rénové à l’intention de touristes étrangers, offre un hébergement supposément traditionnel comportant des éléments destinés à charmer les touristes. Sis dans les médinas, les riads se trouvent près des attraits touristiques, sont à prix modiques par rapport aux grands hôtels de luxe, et on y accède par des rues qui donnent une ambiance traditionnelle.

Les riads, dont le nom provient d’un mot arabe signifiant « jardin », existaient au Maroc précolonial en tant que maisons des quelques Marocains très fortunés, et avaient effectivement, quand l’espace le permettait, de grands jardins. De nos jours, les riads font écho à la maison urbaine à cour centrale traditionnelle que l’on a adaptée au tourisme. La maison de Si Jaï avait d’immenses chambres et une grande cour, mais pas de jardin. Que sa maison soit aujourd’hui un établissement touristique ne me surprendrait pas.

Il est peu probable que vous trouviez un Marocain se loger dans un riad. Aux yeux des Marocains, un riad est l’équivalent d’un taudis. Le bâtiment dont on a aménagé un riad pourrait tout aussi bien se subdiviser et se louer chambre par chambre à des Marocains pauvres, sans les coûts de rénovation. C’est effectivement de cette manière que beaucoup de bâtiments de la médina sont devenus des immeubles collectifs.

À l’époque où je restais au Maroc, les médinas représentaient le mieux la vie urbaine traditionnelle et, comme d’autres volontaires, j’étais content de pouvoir y vivre. Nous voyions la médina comme authentique et romantique, faisant opportunément abstraction des contradictions inhérentes. Ma maison, décrite ailleurs dans ce blog, était située sur une rue majeure, pas dans un cul-de-sac, et des boutiquiers occupaient le rez-de-chaussée de la maison, comme cela se faisait ailleurs sur les rue principales.

La boutique en face de la porte de ma maison à Sefrou; on y voit les fils d’un couple de boutiquiers. Les magasins sont intégrés au rez-de-chaussée des maisons.

Au début de l’époque coloniale, Sefrou reflétait encore sa forme la plus traditionnelle. De nos jours, tous les terrains à l’intérieur des murailles, qui autrefois auraient été des jardins, ont été développés. Ma maison avait été construite adossée à la muraille de la ville, ce qui aurait constitué un réel danger à l’époque où les murailles servaient à empêcher les gens d’entrer.

Au milieu du 20e siècle, une inondation désastreuse de l’oued Aggaî, qui coule à travers la ville, a occasionné des dommages importants, de sorte que l’on a dû approfondir le lit de la rivière pour éviter toute nouvelle occurrence. La vue pittoresque de femmes juives et musulmanes en train de laver leur linge a disparu du jour au lendemain, et le grand quartier juif, le mellah, n’est plus habité par des Juifs qui étaient nombreux à l’époque précoloniale.

Mes arrivées et mes départs de la maison se faisaient presque toujours par un échange de salutations avec mes voisins et, dans la mesure du possible, j’achetais mes denrées des commerçants locaux. À partir de mon salon je voyais et entendais l’animation de la rue en bas, mais la cour et les autres pièces de la maison assuraient la vie privée et la tranquillité.

Les résidents, dont moi-même, vivaient au premier étage, au-dessus des boutiques. Le seul mur avec fenêtres donnait sur la rue et ce jour-là, une procession passait sous la fenêtre.

La terrasse servait à faire des corvées, à admirer le paysage, surtout celui de Bouiblane au sud-est, ou simplement à se détendre en toute tranquillité et à prendre du soleil. En été, en milieu de journée, la terrasse était chaude, mais toujours fraîche la nuit. En hiver, on pouvait se sauver de la moiteur de l’intérieur et se bronzer quand il faisait soleil. Paradoxalement, malgré le fait qu’il avait écrit un important livre d’anthropologie urbaine sur le Maroc, ni Clifford Geertz et sa femme, ni ses étudiants, n’ont pas choisi de vivre dans la médina de Sefrou. Avec de jeunes enfants, une maison plus confortable convenait mieux pour la famille Geertz, tout comme cela aurait été le cas pour une famille marocaine nantie.

Le surpeuplement et la pauvreté touchaient la médina, et de nombreux Séfréouis, et pas nécessairement les mieux fortunés, fuyaient les médinas pour les nouveaux quartiers à l’extérieurs des murailles, tels Habouna, Derb el Miter et Seti Messaouda, où les maisons étaient plus récentes, plus accessibles en voiture et moins imprévisibles. Les nouveaux quartiers avaient également des terrains à vendre.

Sefrou en 1973. Vue d’une nouvelle section du quartier Messaouda, à l’éxtérieur de la muraille (en arrière-plan). Les maisons sont plus grandes et plus régulières. Le long des rues principales, comme celle-ci, le rez-de-chaussée est réservé aux activités commerciales.

Aujourd’hui la superficie de Sefrou a plus que doublé. La croissance urbaine a englouti une bonne partie des terres agricoles environnantes et de nouveaux quartiers se sont développés sur les flancs des collines autour de la ville. Cette expansion rapide me rappelle celle du comté d’Orange, en Californie, où des routes et des maisons ont remplacé les vergers qui auparavant avaient donné au comté son nom.

Au fur et à mesure que les locaux partent, des campagnards et les pauvres continuent de s’installer dans la médina. Le surpeuplement, la pauvreté, le manque de services et d’investissement, que ce soit public ou privé, transforment rapidement la médina séfréouise en bidonville. Ce phénomène n’est pas nouveau. Pendant les années 1960, on le voyait clairement à Fès et dans d’autres grandes villes, ainsi qu’à Sefrou, mais l’explosion démographique et l’urbanisation grandissante en ont accéléré la tendance.

Dans de grandes villes modernes du Maroc, comme Casablanca, il n’y avait pas de véritable médina. Avant le protectorat, Casablanca, en l’absence d’un port naturel, était une ville négligeable. En construisant un port artificiel, les Français ont changé la donne, et Casablanca est devenue le colosse commercial du pays.

Le centre de Casablanca en 1968.

Sans médina pour offrir des logements bon marché, les migrants urbains arrivent comme squatters et vivent dans des installations de fortune non réglementées, appelées bidonvilles, ainsi nommés à cause des boîtes métalliques utilisées dans leur construction. Ailleurs dans le monde, ce genre d’agglomération est désignée par d’autres termes tels que favela ou shantytown.

Les médinas des centres traditionnels, une fois abandonnés, ont donné aux propriétaires la possibilité de diviser les anciennes structure en unités multiples où l’on partage des toilettes communes et des cours, ce qui s’apparente à l’idée du riad qui offre aux exploitants d’entreprises touristiques un moyen bon marché et attrayant de loger des étrangers fortunés qui cherchent une expérience plus « authentique ». Le logement a évolué à la fois vers des riads tendance et des taudis, la gentrification et la dégrégation urbaine côte à côte.

Fès en 1969, un exemple de familles multiples partageant une vieille maison.

Le problème pour le gouvernement marocain, et il en est tout un, c’est celui de s’occuper de la dégradation urbaine et de conserver le caractère de la médina à une époque où une bonne partie de la vitalité urbaine s’en va vers les villes nouvelles en expansion ou vers les nouveaux quartiers. Au moment de l’arrivée des Français, tout Sefrou n’était qu’une médina et une petite agglomération qui s’appellait Qelaa. Aujourd’hui, englouties par de nouveaux développements, on peine à les trouver sur un plan de la ville.

Il est relativement facile de conserver un monument comme la tour Hassan à Rabat. S’occuper d’une vieille ville centenaire qui devient un taudis est une tâche autrement plus herculéenne, surtout qu’il y a quatre médinas majeures dans les villes royales de Marrakech, Rabat, Meknès et Fès, sans mentionner celles dans des villes de taille moyenne comme Salé, Tétouan-Oujda, ou des petites villes comme Sefrou ou Chauen.

Une rue principale dans la médina de Rabat, en 1973. Construites en terrain plat, les rues sont plus régulières.
La médina de Salé, vue qui donne sur le sud vers la tour Hassan et le fleuve Bouregreg.
Cette porte monumentale à Meknès en 1968 est l’une des entrées de la médina aujourd’hui.
À Meknès, peinture du sultan au 19e siècle par l’artiste français Eugène Delacroix.
Vue des terrasses de la médina de Meknès qui donne sur la ville nouvelle, séparée de la médina par une vallée. À noter la construction moderne. 1973.
La rue des teinturiers à Marrakech en 1969.
Construit sur le flanc d’une montagne, Chaouen a des rues qui montent et serpentent. 1976.

Le gouvernement du Maroc a fait des études sur les différentes médinas. Même la Banque mondiale a effectué une étude sur la façon de conserver et développer la médina de Fès, longtemps un des repaires préférés du banquier David Rockefeller.

Une chose semble certaine au Maroc : Des maisons de luxe étrangères et des riads ne peuvent pas coexister avec des taudis. Les médinas qui, encore aujourd’hui fascinent les étrangers, risquent de devenir des ghettos d’une classe marginale de Marocains pauvres avant de tomber en ruines.

De nombreux pays font face aux mêmes défis. À Djeddah en Arabie saoudite, les Saoudiens semblent fiers de tous les progrès réalisés dans la vieille ville, mais je me demande pourquoi, étant donné l’immensité de leurs capitaux, la réhabilitation n’est pas encore achevée. Je soupçonne qu’il y a moins de Saoudiens dans la vieille Djeddah que d’étrangers.

Les Saoudiens aiment présenter cette maison dans le vieux quartier de Djeddah. Dans un épisode de No Reservations, feu Anthony Bourdain a dégusté des recettes saoudiennes sur cette terrasse.
Vues de la vieille Djedda, décembre 2009.

Dans l’Iran moderne, Reza Shah a transpercé les vieilles villes par des chemins étroits à la manière de Haussmann à Paris. Lorsque le pouvoir de l’État est concentré, tout est possible, et pour les gouvernements autoritaires, où le pouvoir de l’État est assuré par l’armée, la répression de révoltes urbaines est une priorité.

Reza Shah a fait construire de longues avenues qui percent les villes traditionnelles iraniennes. Photo prise à Yazd ou à Kerman, Iran, 1974.
Vue de Kernan, Iran, par Google Earth. À noter les nouvelles avenues qui encadrent des rues traditionnelles.

Après le 16e siècle en Europe, les gouvernements ont commencé à raser des murailles qui ne servaient plus de défense et les remplaçaient par des routes, ne laissant que des toponymes qui rappelaient l’ancien emplacement des portes. Les stations de métro à Paris dont les noms contiennent le mot Porte témoignent des anciennes portes de la ville.

Quel sera l’avenir de ces anciennes villes? Il se peut que les tendances actuelles se poursuivent sans relâche jusqu’au jour où, Dieu nous en préserve, un tremblement de terre comme celui d’Agadir les rase en quelques secondes, détournant tout investissement vers les nouvelles villes adjacentes et laissant de vastes cimetières. Comme nous l’a démontré l’incendie récent de Notre-Dame de Paris, un monument qui perdure depuis des siècles peut disparaître en quelques minutes.

Quand nous visiterons les médinas du Maroc, gardons à l’esprit que ce qui nous charme, nous, Occidentaux, n’est pas juste un vestige du passé, mais également un artefact d’une politique moderne. Derrière le mur de notre riad peut se trouver une famille de huit personnes, dans une seule pièce qui partage une toilette avec huit ou neuf autres familles.

Traduction de Jim Erickson.

Le Maroc : pays entre deux mondes

Au cours de l’année passée, le travail a amené mon beau-frère au Maroc. Il n’a visité que la ville de Rabat et serait le premier à admettre qu’il avait vu bien peu du pays durant les quelques jours de son séjour. Il y a quelques semaines, lorsque nous causions autour d’un verre dans sa cour, il m’a dit que certains de ses collègues marocains lui avaient expliqué que le caractère unique du Maroc résidait dans le fait que le territoire avait été un État-nation depuis le Moyen Âge. Il semblait prêt à accepter cette opinion comme étant raisonnable et, en me la répétant, croyait qu’elle pourrait avoir une certaine valeur explicative.

Rabat, 1968. La cimetière face à l’Atlantique, frontière infranchissable à l’ouest.

Bien sûr, cette caractérisation est très inexacte, et quiconque est familier avec l’histoire européenne moderne sait que l’idée même de l’État-nation date plus ou moins de l’époque de la Révolution française, tout comme son corrélat le nationalisme. L’idée d’un peuple uni par l’histoire et la culture constituant une nation sur un territoire particulier était radicale au 19e siècle. Cette idée mènera à la création de nouveaux pays ainsi qu’à la désintégration de vieux empires et, bien entendu, a culminé au 20e siècle avec deux des pires guerres que l’humanité ait jamais connues, même s’il reste, comme l’a bien écrit George Brassens, encore du temps pour une autre : Du fond de son sac à malices / Mars va sans doute, à l’occasion / En sortir une, un vrai délice…

Ceci étant dit, isolé à l’extrémité occidentale du monde arabe, le statut du Maroc comme pays entre deux mondes est incontestable et il en est ainsi depuis très longtemps.

Dans l’antiquité, après avoir été un site de postes de commerce punique, le Maroc a fini par être incorporé dans l’Empire romain. La région de l’ancien site de Volubilis a connu une telle prospérité qu’une ville importante y a vu le jour. Cependant, avec la fin de la Pax romana, l’empire a perdu la maîtrise du territoire connu alors sous le nom de Maurétanie Tingitane. Se trouvant à l’extrémité de l’empire, il n’y avait pas moyen de défendre Volubilis des groupes tribaux qui l’environnaient. À la chute de l’Empire d’occident, la puissance byzantine n’atteignait que les zones côtières du Maroc, de sorte que Volubilis est tombée rapidement aux mains des Vandales et plus tard aux envahisseurs arabes. Il s’écoulerait 1 500 ans avant que les Marocains redeviennent des citoyens.

Volubilis, 1968. Ce jour-là, des troupeaux de moutons paissaient l’herbe dans la rue principale d’une ville qui comptait 20 000 habitants à l’ère romaine.

Selon un conte qui est sans doute apocryphe, l’un des premiers généraux musulmans, Oqba Ibn Nafi, est entré à cheval dans les houles de l’océan Atlantique, prenant Dieu à témoin qu’il avait apporté l’islam aux extrémités de la terre. Ensuite les armées arabes se sont dirigées vers le nord, peut-être accueillies en Espagne par une population opprimée par les Visigoths. Aux limites extrêmes de l’Empire arabe, le Maroc est devenu un coin négligeable face aux royaumes ibériques d’Al-Andalus, où le dernier calife des Omeyyades avait survécu au massacre des siens par les Abbasides, pour ensuite continuer comme califat rival; de ce califat a surgi une civilisation riche et culturellement diverse. Quant au Maroc, il est resté un cul-de-sac, limité par l’immensité de l’Atlantique à l’ouest et du Sahara au sud. Au cours des 11e et 12e siècles, des dynasties berbères ont apparu pour intervenir en Al-Andalus, mais après 1492, le Maroc s’est retrouvé à l’extrémité du monde arabe, bien loin du Moyen-Orient.

L’essor des Ottomans a eu une profonde influence sur les autres parties du Maghreb, mais le Maroc n’a jamais succombé à l’hégémonie ottomane. Dans le territoire du Maroc, le Maghreb al-Aqsa, les dynasties ont continué de se succéder conformément au rythme des cycles dynastiques d’Ibn Khaldoun. La dernière de ces dynasties, celle des Alaouites, a paru au 17e siècle. Face aux ambitions expansionnistes de l’Espagne et du Portugal, ainsi qu’à celles des Ottomans, les sultans alaouites devaient également composer avec un arrière-pays contrôlé par de puissantes tribus berbères qui leur posaient une menace perpétuelle. Quand le sultan était puissant, son royaume prenait de l’expansion et quand sa puissance déclinait, les tribus devenaient une menace existentielle. La puissance du sultan étant centrée sur les villes, sa légitimité provenait du prétendu lien de parenté de sa dynastie avec Ali, le gendre du prophète Mahomet, ainsi que de la croyance populaire que le sultan possédait la baraka, sorte de bénédiction spirituelle transmise par héritage du prophète lui-même. Il n’existait pas d’État dans le sens moderne. Il y avait un royaume, ayant à sa tête un dirigeant itinérant, semblable aux royaumes de l’Europe médiévale. Les habitants n’étaient pas des citoyens mais des sujets et s’identifiaient principalement à leur famille, à leur tribu, à leur village ou à leur ville. Au Maroc pré-moderne, personne ne se qualifiait de marocain. À vrai dire, le mot Maroc est d’origine européenne, dérivé du nom d’une ville, Marrakech, l’une des quatre capitales traditionnelles. Les Marocains, quant à eux se qualifiaient d’occidentaux pour se différencier des autres Maghrébins.

En 1832, Eugène Delacroix passe six mois au Maroc, accompagnant une mission diplomatique française auprès du sultan Abd Al-Rahman qui reçoit les Français à Meknès dans ce tableau célèbre.

À l’aube du 19e siècle, le pouvoir des sultans s’étant affaibli, le territoire marocain était devenu une cible des impérialistes européens. Profondément endetté, le royaume est tombé aux mains des Français qui gouvernaient déjà l’Algérie depuis un demi-siècle. La France a également pris le contrôle de la Tunisie. Théoriquement le Maroc était un protectorat, mais en réalité il était une colonie en tout sauf le nom. Les Français ne l’avaient pas arraché aux mains des Ottomans ou de leurs héritiers comme c’était le cas pour l’Algérie ou la Tunisie. L’intervention française au Maroc visait à sécuriser l’empire du sultan — pour le bénéfice des Français, mais ultimement elle allait bénéficier à la dynastie alaouite et aux élites marocaines.

La création du protectorat a jeté les bases d’un État-nation et a fourni aux élites marocaines un appareil administratif qui dans les faits a crée un pays lors de son indépendance en 1956. Les Français avaient détruit la vieille dualité de la terre d’insolence (es-siba) et la terre du gouvernement (al-makhzen) et avaient réussi à établir leur autorité sur tout le territoire du sultan et, par ricochet, en dernier lieu à consolider l’autorité du sultan. Les efforts éhontés des Français d’exploiter les différences culturelles entre les Berbères et les Arabes ont échoué en raison de la religion et de la légitimité du sultan.

Le nationalisme marocain moderne a pris naissance en opposition à l’impérialisme français et espagnol, et c’est le sultan qui lui a donné un élan unificateur. Le roi, Mohamed V, a mené le Maroc à l’indépendance, et malgré le fait qu’il avait été déposé et exilé, il s’est assuré, tant pour l’État que pour lui-même, une légitimité importante. Dans des conversations que j’ai eues avec des Marocains, ils ont généralement parlé de lui avec révérence, ce qui parfois différait sensiblement de leur opinion de son fils et successeur, Hassan II.

Une violence considérable, déguisée sous l’euphémisme pacification¸ a accompagné le début du protectorat, mais principalement dans les régions tribales où les Français ont connu un succès qui avait toujours échappé aux sultans. Le mouvement pour l’indépendance, par contre, a été relativement pacifique, à la différence de celui de l’Algérie voisine.

Alors que les Marocains n’ont jamais été coupés de leurs frères arabes de l’Est, les élites dirigeantes avaient vu le jour sous la tutelle française et s’inspiraient autant, sinon plus, de Paris que du Caire, de Beyrouth ou de Damas. À cet égard, les Marocains n’étaient pas différents du reste du Maghreb et n’avaient aucun des liens anciens, réels ou imaginaires, des Syriens ou des Libanais. L’Algérie, qui faisait partie intégrante de la France, se tenait entre eux et l’est.

Le Maroc indépendant a aussi échappé, du moins jusqu’à présent, à la violence et au chaos du Moyen-Orient contemporain. La dynastie actuelle a survécu à deux graves attentats en 1970 et en 1971, et gouverne encore aujourd’hui le royaume. Seul le Royaume hachémite de Jordanie peut se vanter d’une telle bonne fortune, et le Maroc connaît une stabilité presque unique dans une région déchirée par des conflits. Même si le Maroc se déclare solidaire avec les Palestiniens, le conflit arabo-israélien s’est toujours trouvé bien loin. Son impact principal a été celui de compliquer la vie de la population juive du Maroc, qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a déjà été.

Les milliers de migrants et d’émigrants vers l’Europe renforcent les liens entre le Maroc et le vieux continent. Cette migration du travail, commencée durant la Première Guerre mondiale à un moment où la France connaissait de graves pénuries de main-d’œuvre, a continué tout au long du 20e siècle. Au début, il s’agissait d’hommes célibataires qui vivaient frugalement et renvoyaient de l’argent à leurs familles pour ensuite les visiter durant leurs vacances d’été. Au cours des années 1960, on était souvent pris dans des embouteillages à la frontière de Ceuta occasionnés par les migrants qui arrivaient d’Europe ou y retournaient. L’importance de ces vagues migratoires n’avait pas d’équivalent au Moyen Orient, à l’exception de la Turquie, et ses racines étaient plus anciennes et plus profondes. Le Maroc est situé aux portes mêmes de l’Europe, à un petit saut de car-ferry de l’Espagne. Plus tard au 20e siècle, l’émigration jouera un rôle plus important au Maroc. Selon un sondage récent paru dans The Guardian, 70 % des Marocains âgés de moins de 30 ans songent à émigrer.

La position du Maroc est analogue à celle de la Sicile, située à l’extrémité d’un long et divers continuum dialectal et culturel, et dont le caractère unique doit beaucoup à sa position géographique. Les plaines fertiles du Maroc longent l’Atlantique et les montagnes du Rif constituent une barrière passablement inhospitalière le long de la Méditerranée. Au Sud, le Sahara présente une autre barrière formidable. Le Maroc est un pays relié à l’Est par la religion et la culture, mais ayant d’autres intérêts qui l’orientent vers le Nord et l’Ouest.

Enfin, les musulmans marocains sont tous sunnites, disciples du même code légal. Même l’Algérie et la Tunisie ne manifestent pas une telle homogénéité religieuse. En effet, peu de pays du Moyen Orient sont aussi homogènes. Les Marocains pensent en termes de musulmans, de juifs et de chrétiens et un pays comme le Liban est hors de leur expérience. Même l’Arabie saoudite, avec son importante composante chiite, ne montre pas une telle uniformité.

Pour le meilleur ou pour le pire, la géographie et l’histoire ont fait du Maroc ce qu’il est, et ce qui le distingue de ses voisins depuis l’époque romaine. Deux millénaires d’histoire ont abouti à la création d’un État-nation au milieu du 20e siècle, un État créé par les Français et dont les élites marocaines sont les héritiers.

 

Traduction : Jim Erickson.

Tourism in gentler (and perhaps more naive) times

In a conversation with my nephew Alex, he told me that he wanted to travel more. Famous places did not interest him, where long lines await you at monuments and ski lifts. He mentioned skiing in South America, and, in that vein, I suggested the Caucasus range in Georgia.

Tourism has certainly changed over the course of my lifetime. As volunteers in Morocco in the sixties, we knew that there were famous and wealthy Americans who had homes in Morocco, particularly in Tangier, and we occasionally crossed paths with the international stream of flower children visiting for exotic experiences and abundant kif. French tourists were common, of course, but tourism there had not yet taken off.

Today 11 or 12 million tourists visit Morocco a year. Americans only make up three percent with the large majority being Europeans, but tourism has become an important economic sector contributing to the national economy. Yes, it’s a far cry from Spain, where over 80 million tourists visit each year, and tourism, the third most important Spanish economic sector, accounts for over 11 percent of the country’s GDP, but Morocco still has the largest number of tourists of any African country, and that number is growing.

Returning to the sixties, when Spain already had more foreign visitors than citizens, newly independent Morocco had just begun to build a tourism infrastructure. Most hotels dated from the Protectorate, and lacked the amenities tourists were coming to expect. There was a room atop the Royal, in Rabat, which had no heat and was priced 7 DH per night, about $1.50 DH. Grand hotels like the Balima had become a bit shabby, and most of the smaller hotels had clearly seen better days. They didn’t bother Peace Corps volunteers, who lived on small monthly allowances, but those places only attracted budget travelers trying to stretch their dirhams.

In the sixties, the world was divided into Cold War blocs, including China, which was closed to Westerners, but it was a world of relative peace, if one can speak of peace when the threat of nuclear war hung over our heads. Africa was torn by post-colonial wars and independence movements, but one could still travel relatively freely. With another volunteer, I crossed the Sahara by truck, and traveled by local conveyances about West Africa. We never felt any real insecurity.

Market place, Agadez, Niger. 1971. Now a major transit point for migrants going north through Libya to Europe.

The worst experience that I remember was arriving in Niamey, having traveled hundreds of miles across unpaved washboard roads from Zinder in central Niger. Emerging from a packed Peugeot utility truck, we stumbled to the local Peace Corps office, where the Peace Corps director told us that sure we could stay in the Peace Corps hostel, there being a real dearth of hotels in all of the countries of the Sahel in those days, but first we would have to join an ongoing volleyball game. Exhausted, dusty, thirsty and hungry it seemed that we had no choice. I still cannot understand what was in that guy’s mind.

Somewhere on that trip we met a young motorcyclist who had crossed the Congo from East Africa, and anything seemed possible. Today, of course, the Sahel is aflame with sectarian violence and Islamicist armies. A few years ago my daughter, a photojournalist who cut her journalistic teeth in the invasion of Afghanistan in 2001, the aftermath of the Iraq War of 2003, and the Israeli attack on Lebanon in 2006, thought of doing a story based on retracing my trip, only to decide it was far too dangerous!

Sadly, with travel easier and cheaper than ever, many places are literally overrun with tourists. In Venice, a small city, a couple of cruise ships can disgorge an army of sightseers far greater than any enemy Venice ever faced in her days of glory. Mount Everest has lines of climbers waiting to summit. Cruise ships carry tourists to Antarctica and the Northwest Passage.

Yet, wars rack Africa and the Middle East and terrorism adds to the insecurity. Even in the U.S., people seldom hitchhike the way they used to. In the summer of 1964, 18 years old, I hitched, with a high school buddy, from New Hampshire to Montreal, across Canada, down the west coast to southern California, and back home to the East, arriving safe and sound. So I recently sent Alex a couple of old pics of places that he is not going to visit any time soon. I am truly saddened by the fact that the world has not become a more peaceful place. Humanity may perhaps be paying the price of becoming more populous and richer, at the expense of greater economic inequality and democracy.

A market square on Queshem Island, in the Strait of Hormuz, August, 1974.

The outlier

The mole in Rabat, and its twin in Salé, protect the Bou Regreg from Atlantic swells and shifting sandbars. Atlantic Morocco lacks good natural harbors, like much of Africa.

In the past year, my brother-in-law went to Morocco for his work. He only visited Rabat, and he is the first to admit that he saw very little of the country in the few days he was there. A few weeks or so ago we were chatting over a drink in his backyard, and he told me that some of his Moroccan colleagues had explained to him that Morocco’s unique character lay in the fact that the place had been a nation-state since the Middle Ages, and he seemed ready to accept that as reasonable and repeat it to me as having some kind of explanatory value.

Of course, that characterization is quite inaccurate, and anyone familiar with modern European history knows that the very idea of the nation-state dates from about the time of the French Revolution, as does its correlate nationalism. The idea of a people, united by history and culture, constituting a nation on specific territory was a radical one in the nineteenth century. It spawned the creation of new countries as well as the breakup of old empires, and, of course, it culminated during the twentieth century in two of the worst wars mankind has experienced, though there is still time, as George’s Brassens has written, for another: Du fond de son sac à malices/Mars va sans doute, à l’occasion/En sortir une, un vrai délice…

That said, Morocco’s status as an outlier is beyond question, and it has been one for a very long time, indeed.

Dionysus and the four seasons (detail). The mosaics of Volubilis are not great art. You wouldn’t find them on the walls of the Bardo Museum. On the other hand, you could contemplate them in peace and solitude.

In antiquity, after being a site for Punic trading posts, it was eventually incorporated into the Roman Empire. The area around the ancient city of Volubilis prospered to the extent that a sizeable city grew up there. With the end of the Pax Romana, however, the Empire lost control of the territory that was then known as Mauritania Tingitana. On the Empire’s edge, Volubilis simply could not be defended from the tribal groups around it. When the western empire fell, Byzantine power only extended to coastal areas of Morocco and Volubilis was quickly lost to the Vandals and Arab invaders. It would be 1500 years before Moroccans could become citizens again.

Sheep graze in the streets of Volubilis, once a prosperous city of 20,000. Visitors often had the ruins to themselves in the 1960s. In several visits, I never encountered other tourists.

In a story, probably apocryphal, the early Muslim general Oqba bin Nafi rode his horse into the swells of the Atlantic, calling on God to witness that he had brought Islam to the farthest ends of the earth. The Arab armies then turned northward, perhaps welcomed into Spain by a population oppressed by the Visigoths. On the far western limits of the Arab empire, Morocco became a backwater to the Iberian kingdoms of Al-Andalus, where the last of the Umayyads survived the Abbasid massacres of their kinsmen to continue as a rival Caliphate, and a rich and culturally diverse civilization arose. Morocco remained a dead end, a cul-de-sac, limited by the vastness of the Atlantic and the fastness of the Sahara. In the eleventh and twelfth centuries, Berber dynasties arose to intervene in Al-Andalus, but after 1492, Morocco found itself at the end of the Arab world, a very long way from the Middle East.

The Generalife gardens in the Alhambra, a symbol of Al-Andalus.

The rise of the Ottomans had a profound influence on the other parts of the Maghreb, but Morocco never succumbed to Ottoman power. In the territory of Morocco, the Maghreb al-Aqsa, dynasties continued to rise and fall according to the rhythm of Ibn Khaldun. The last of these, the Alaouites, appeared in the 17th century. Facing the expansionist ambitions of Spain and Portugal as well as the Ottomans, the Alaouite sultans also had to contend with a mountainous hinterland controlled by powerful Berber tribes that constituted a perpetual threat. When the sultan was powerful, his kingdom expanded, and when his power declined, the tribes became an existential threat.

In the tomb of the second Alouite sultan, Moulay Ismail, in Meknes, his capital. He endowed the city with monumental gates and walls, a stable for 10,000 horses, and a vast underground prison for his slaves.

The sultan’s power was urban centered, and his legitimacy came from his dynasty’s claimed descent from Ali, the Prophet’s son-in-law, and to the strong folk belief in the holy force of baraka, passed through descent from the prophet Mohammed himself. There was no nation in a modern sense. There was a kingdom, with an itinerant ruler, much as the kingdoms of medieval Europe. People were not citizens but subjects, and primary identification was to one’s family or tribe or village or city. No one claimed to be Moroccan in pre-modern Morocco. Indeed, the very word Morocco, is derived from the name of a city, Marrakesh, and is European in origin. Moroccans literally call themselves westerners, and have to differentiate themselves from the rest of the Maghreb, the Arab West.

By the 19th century, the sultans had grown weak, and Morocco’s territory had become a prize for European imperialists. Deeply indebted, the kingdom fell to the French which had already ruled Algeria for half a century. France secured its colonial claims on Tunisia as well. Theoretically a protectorate, French Morocco was a colony in everything but name. The French did not seize it from the Ottomans or their heirs as Algeria and Tunisia had been taken. French intervention in Morocco aimed to secure the sultan’s empire—for the benefit of the French, but eventually for the Alaouite dynasty and the Moroccan elites.

The creation of the protectorate created the basis of a nation-state, and endowed the Moroccan elites with an administrative apparatus that in fact made it a nation upon its independence in 1956. The French destroyed the old duality of the land of insolence (es-siba) and the land of the government (al-makhzen), and brought the sultan’s territory firmly under their control, and, coincidentally, under the sultan’s control, at last. Brazen efforts by the French to exploit Berber and Arab cultural differences foundered on religion and the sultan’s legitimacy.

Modern Moroccan nationalism arose in opposition to French and Spanish imperialism, and the sultan gave it a unifying theme. The king, Mohammad V, led Morocco to independence, despite being deposed and exiled, and he secured for the state, as well as for himself, an important legitimacy. In conversations with me, Moroccans usually spoke with reverence of him, and sometimes made a strong contrast with their opinion of his son and successor, Hassan II.

Celebration of the king’s birthday in Rabat. Police, a woman in a jellaba, and the late Hassan II, in golf togs. Circa 1969.

Considerable violence, subsumed by the benign term, pacification, took place early in the protectorate, but largely in tribal areas, where the French were successful in a way that the sultans never were. The independence movement itself was relatively peaceful, unlike that of neighboring Algeria.

While Moroccans were never cut off from Arab brethren in the East, the modern ruling elites arose under French tutelage, and looked to Paris as much, if not more, than to Cairo, Beirut, or Damascus for guidance. In that respect, they were not so difference from the rest of the Maghreb, and they did not have any of the ancient ties, real or imagined, of Syria or Lebanon. Algeria, a part of France, stood between them and the east.

Independent Morocco has also escaped, so far at least, the violence and chaos of the modern Middle East. The current dynasty survived two serious coup attempts in 1970 and 1971, and still rules. Only the Hashemite Kingdom of Jordan can boast of that kind of good fortune, and Morocco lays claim to a valuable and almost unique stability in a region torn by conflicts. Although Morocco proclaims solidarity with the Palestinians, the Arab-Israeli conflict has always been far away. Its major impact has been to make life more difficult for the Moroccan Jewish population, now just a shadow of its former self.

Tying Morocco closer to Europe are the thousands of migrants and emigrants to Europe. Early Moroccan wage labor migration began during  World War I, when France experienced critical labor shortages, and continued throughout the century. Early on, the migration consisted of single men. They lived thrifty lives, sent money home to their families, and visited during the summer vacations. In the 1960s, one could easily be stuck in traffic jams on the Ceuta border caused by migrants coming home from or returning to Europe. The magnitude of these migration streams was unrivaled by any Middle Eastern country, aside from Turkey, and its roots were older and more deeply implanted. Morocco sits on the doorstep of Europe, just a short car ferry from Spain. Later in the 20th century, emigration came to play a bigger role in Morocco. In a recent poll, reported on in The Guardian, 70% of Moroccan under 30 years of age think of migrating!

Ceuta, a Spanish enclave on the Moroccan coast, is a gateway to Europe, and just a short car ferry trip to the rest of Spain, it was a popular departure point.

Morocco bears an analogous position to Sicily, perhaps, sitting at the end of a long and diverse dialectical and cultural chain, owing much of its uniqueness to its geographical position. Morocco’s fertile plains border the Atlantic, and the Rif Mountains present a relatively inhospitable barrier along the Mediterranean. On the south, the Sahara presents a barrier. Morocco is a country connected to the East by religion and culture, but it faces north and west.

Finally, Moroccan Muslims are all Sunni, following the same school of law. Not even Algeria and Tunisia show this complete religious homogeneity. Indeed, few Middle Eastern countries are so homogeneous. Moroccans think in terms of Muslims, Jews, and Christians, and a country such as Lebanon is beyond their experience. Saudi Arabia, with its large Shi’a population, cannot manifest such religious uniformity.

For the better and for the worse, geography and history made Morocco what it is, and what has distinguished it from its neighbors since Roman times. Two millennia of history crystallized in the form of a nation-state in the mid-twentieth century, a state molded by the French and inherited by Moroccan elites.