La conservation du patrimoine

La médina de Fès, 1968. Sur la droite, Sefrou se trouve tout juste au-delà des collines dans le lointain.

Il y a quelque semaines le New York Times a publié un article sur la conservation, ou mieux dit, sur la non-conservation de la Casbah d’Alger. J’ai fait une vérification rapide pour découvrir que le Times avait publié un article très semblable en 2006. Malheureusement, il paraît que les efforts pour sauvegarder le quartier le plus ancien d’Alger n’ont pas beaucoup progressé dans l’intervalle. Les Français et le gouvernement postcolonial algérien semblent tous les deux avoir négligé la casbah qui est maintenant devenue un bidonville, un terrain fertile pour les fondamentalistes et un casse-tête majeur. Cependant, ce cas n’a rien d’unique.

Que ce soit au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord, la conservation du patrimoine est partout un problème, et ce depuis fort longtemps. Au Maroc, les principaux monuments et sites archéologiques ont commencé à faire l’objet d’un souci particulier lorsque les Français, sous la guise d’un protectorat, ont transformé le Maroc en colonie. Désireux de promouvoir une image du Maroc plus pan-méditerranéenne et plus attachée à la France, des sites archéologiques comme Volubilis ont été excavés et restaurés.

Arc de triomphe à Volubilis en mars 1968. À noter l’absence de visiteurs. Rien ne donne un meilleur sens des ruines que le fait de les avoir à nous tout seuls.

Les derniers sultans indépendants du Maroc avaient des préoccupations bien plus importantes que la conservation de vieilles ruines. Quand le Maroc a obtenu son indépendance en 1956, son nouveau gouvernement s’est rendu compte de la valeur de son patrimoine national, tant pour ses citoyens que pour l’industrie du tourisme qui constituait une source de revenus importante pour l’économie.

On attribue au maréchal Hubert Lyautey, résident général du nouveau protectorat français, l’établissement de l’autorité française et les débuts de son administration. L’une de ses premières décisions, et parmi les plus importantes, était celle de planifier de nouvelles agglomérations, les villes nouvelles, à côté des villes existantes qu’on appelait désormais des médinas, ville en langue arabe.

La ville nouvelle de Fès en 1970. Le Zanzi Bar, mon café préféré, se trouvait quelques pas plus loin sur la gauche.
Le bureau de poste principal à Fès en 1970.
Fès en 1970. Dans la plupart des villes nouvelles, on aménageait de grands boulevards qui créaient d’agréables promenades et facilitaient le déplacement de troupes.

Cette politique offrait plusieurs avantages à la nouvelle population européenne et à l’administration française, mais avait comme résultat la conservation intacte des vieilles villes marocaines au prix, à long terme, de leur abandon et de leur effritement. Même si les Français ont doté les médinas d’eau courante, de systèmes sanitaires et d’électricité, les élites marocaines et, bien sûr, les Européens préféraient les villes nouvelles. Quant aux médinas, sous le poids d’une population croissante et de la migration des campagnes, elles sont devenues progressivement des bidonvilles.

Fès en 1970.Tôt le matin à la porte Bab Boujloud, d’où descendent au cœur de la ville deux grandes artères.
Fès en 1970. Une vue moins touristique des terrasses de la médina.

Mon patron, Si Abdullah Jaï, qui dirigeait les bureaux provinciaux du ministère de l’Agriculture dans les années 1960, m’a demandé de prendre des photos de sa vieille maison située profondément dans la médina de Fès. Comme personne n’y restait plus à ce moment-là, il voulait la vendre. Il croyait que sa grande maison traditionnelle pourrait avoir une bonne valeur dans l’industrie touristique. Il avait bien raison.

Les médinas du Maroc ont toujours constitué une attraction touristique de premier plan permettant un aperçu de la vie traditionnelle en milieu urbain. Aucune ne surpasse Fès à cet égard, considérée par le géographe urbain Gideon Sjoberg comme l’archétype de la forme urbaine préindustrielle. Encore fortifiées de nos jours, Fès et d’autres médinas sont de véritables labyrinthes.

Fès aujourd’hui. À noter les rues sinueuses. La grande artère qui mène à la médina permet la circulation d’autocars de tourisme et de camions. Elle n’existait pas dans les années 1960. Photo gracieuseté de Google Earth.
La medina de Sefrou, quoique bien plus petite que celle de Fès, montre la même configuration de culs-de-sac et de rue sinueuses. Le droit islamique traditionnel n’empêchait pas que l’on empiète sur les voies publiques. Avec le temps, les rues devenaient de plus en plus étroites, plus irrégulières et parfois on bâtissait des structures au-dessus des rues.

Après avoir traversé les portes, les rues étroites descendant en serpentant la vallée qu’elles occupent avant d’en sortir en remontant de nouveau. Le long du chemin, beaucoup de rues deviennent des culs-de-sac et des empiétements sur la voie publique, pratique courante dans les vieilles villes musulmanes, donnent parfois comme résultat des rues si étroites qu’un âne chargé ne peut à peine passer.

Fès en 1971. La rue principale qui descend de la porte Bab Boujloud à un secteur commercial très fréquenté.
Fès en 1970. À noter la rue en forme de canyon et les constructions qui la surplombent.

La médina de Fès, fermée aux véhicules motorisés durant mon séjour au Maroc, a enfin été ouverte par un chemin qui passe à travers la muraille du sud et permet le passage de voitures et d’autocars, en particulier ceux du tourisme, jusqu’au fond de la vallée à la nouvelle Place R’cif. Ce chemin épargne aux touristes la randonnée aussi ardue que déroutante qu’il fallait faire auparavant pour visiter la médina.

Fès, 1971. Les tanneries, une importante attraction touristique, sont au beau milieu de la médina.

Pour promouvoir le tourisme, une industrie hôtelière s’est développée à Fès et dans d’autres médinas marocaines, fondée sur le concept du riad. Le riad, d’habitude un vieux bâtiment de la médina rénové à l’intention de touristes étrangers, offre un hébergement supposément traditionnel comportant des éléments destinés à charmer les touristes. Sis dans les médinas, les riads se trouvent près des attraits touristiques, sont à prix modiques par rapport aux grands hôtels de luxe, et on y accède par des rues qui donnent une ambiance traditionnelle.

Les riads, dont le nom provient d’un mot arabe signifiant « jardin », existaient au Maroc précolonial en tant que maisons des quelques Marocains très fortunés, et avaient effectivement, quand l’espace le permettait, de grands jardins. De nos jours, les riads font écho à la maison urbaine à cour centrale traditionnelle que l’on a adaptée au tourisme. La maison de Si Jaï avait d’immenses chambres et une grande cour, mais pas de jardin. Que sa maison soit aujourd’hui un établissement touristique ne me surprendrait pas.

Il est peu probable que vous trouviez un Marocain se loger dans un riad. Aux yeux des Marocains, un riad est l’équivalent d’un taudis. Le bâtiment dont on a aménagé un riad pourrait tout aussi bien se subdiviser et se louer chambre par chambre à des Marocains pauvres, sans les coûts de rénovation. C’est effectivement de cette manière que beaucoup de bâtiments de la médina sont devenus des immeubles collectifs.

À l’époque où je restais au Maroc, les médinas représentaient le mieux la vie urbaine traditionnelle et, comme d’autres volontaires, j’étais content de pouvoir y vivre. Nous voyions la médina comme authentique et romantique, faisant opportunément abstraction des contradictions inhérentes. Ma maison, décrite ailleurs dans ce blog, était située sur une rue majeure, pas dans un cul-de-sac, et des boutiquiers occupaient le rez-de-chaussée de la maison, comme cela se faisait ailleurs sur les rue principales.

La boutique en face de la porte de ma maison à Sefrou; on y voit les fils d’un couple de boutiquiers. Les magasins sont intégrés au rez-de-chaussée des maisons.

Au début de l’époque coloniale, Sefrou reflétait encore sa forme la plus traditionnelle. De nos jours, tous les terrains à l’intérieur des murailles, qui autrefois auraient été des jardins, ont été développés. Ma maison avait été construite adossée à la muraille de la ville, ce qui aurait constitué un réel danger à l’époque où les murailles servaient à empêcher les gens d’entrer.

Au milieu du 20e siècle, une inondation désastreuse de l’oued Aggaî, qui coule à travers la ville, a occasionné des dommages importants, de sorte que l’on a dû approfondir le lit de la rivière pour éviter toute nouvelle occurrence. La vue pittoresque de femmes juives et musulmanes en train de laver leur linge a disparu du jour au lendemain, et le grand quartier juif, le mellah, n’est plus habité par des Juifs qui étaient nombreux à l’époque précoloniale.

Mes arrivées et mes départs de la maison se faisaient presque toujours par un échange de salutations avec mes voisins et, dans la mesure du possible, j’achetais mes denrées des commerçants locaux. À partir de mon salon je voyais et entendais l’animation de la rue en bas, mais la cour et les autres pièces de la maison assuraient la vie privée et la tranquillité.

Les résidents, dont moi-même, vivaient au premier étage, au-dessus des boutiques. Le seul mur avec fenêtres donnait sur la rue et ce jour-là, une procession passait sous la fenêtre.

La terrasse servait à faire des corvées, à admirer le paysage, surtout celui de Bouiblane au sud-est, ou simplement à se détendre en toute tranquillité et à prendre du soleil. En été, en milieu de journée, la terrasse était chaude, mais toujours fraîche la nuit. En hiver, on pouvait se sauver de la moiteur de l’intérieur et se bronzer quand il faisait soleil. Paradoxalement, malgré le fait qu’il avait écrit un important livre d’anthropologie urbaine sur le Maroc, ni Clifford Geertz et sa femme, ni ses étudiants, n’ont pas choisi de vivre dans la médina de Sefrou. Avec de jeunes enfants, une maison plus confortable convenait mieux pour la famille Geertz, tout comme cela aurait été le cas pour une famille marocaine nantie.

Le surpeuplement et la pauvreté touchaient la médina, et de nombreux Séfréouis, et pas nécessairement les mieux fortunés, fuyaient les médinas pour les nouveaux quartiers à l’extérieurs des murailles, tels Habouna, Derb el Miter et Seti Messaouda, où les maisons étaient plus récentes, plus accessibles en voiture et moins imprévisibles. Les nouveaux quartiers avaient également des terrains à vendre.

Sefrou en 1973. Vue d’une nouvelle section du quartier Messaouda, à l’éxtérieur de la muraille (en arrière-plan). Les maisons sont plus grandes et plus régulières. Le long des rues principales, comme celle-ci, le rez-de-chaussée est réservé aux activités commerciales.

Aujourd’hui la superficie de Sefrou a plus que doublé. La croissance urbaine a englouti une bonne partie des terres agricoles environnantes et de nouveaux quartiers se sont développés sur les flancs des collines autour de la ville. Cette expansion rapide me rappelle celle du comté d’Orange, en Californie, où des routes et des maisons ont remplacé les vergers qui auparavant avaient donné au comté son nom.

Au fur et à mesure que les locaux partent, des campagnards et les pauvres continuent de s’installer dans la médina. Le surpeuplement, la pauvreté, le manque de services et d’investissement, que ce soit public ou privé, transforment rapidement la médina séfréouise en bidonville. Ce phénomène n’est pas nouveau. Pendant les années 1960, on le voyait clairement à Fès et dans d’autres grandes villes, ainsi qu’à Sefrou, mais l’explosion démographique et l’urbanisation grandissante en ont accéléré la tendance.

Dans de grandes villes modernes du Maroc, comme Casablanca, il n’y avait pas de véritable médina. Avant le protectorat, Casablanca, en l’absence d’un port naturel, était une ville négligeable. En construisant un port artificiel, les Français ont changé la donne, et Casablanca est devenue le colosse commercial du pays.

Le centre de Casablanca en 1968.

Sans médina pour offrir des logements bon marché, les migrants urbains arrivent comme squatters et vivent dans des installations de fortune non réglementées, appelées bidonvilles, ainsi nommés à cause des boîtes métalliques utilisées dans leur construction. Ailleurs dans le monde, ce genre d’agglomération est désignée par d’autres termes tels que favela ou shantytown.

Les médinas des centres traditionnels, une fois abandonnés, ont donné aux propriétaires la possibilité de diviser les anciennes structure en unités multiples où l’on partage des toilettes communes et des cours, ce qui s’apparente à l’idée du riad qui offre aux exploitants d’entreprises touristiques un moyen bon marché et attrayant de loger des étrangers fortunés qui cherchent une expérience plus « authentique ». Le logement a évolué à la fois vers des riads tendance et des taudis, la gentrification et la dégrégation urbaine côte à côte.

Fès en 1969, un exemple de familles multiples partageant une vieille maison.

Le problème pour le gouvernement marocain, et il en est tout un, c’est celui de s’occuper de la dégradation urbaine et de conserver le caractère de la médina à une époque où une bonne partie de la vitalité urbaine s’en va vers les villes nouvelles en expansion ou vers les nouveaux quartiers. Au moment de l’arrivée des Français, tout Sefrou n’était qu’une médina et une petite agglomération qui s’appellait Qelaa. Aujourd’hui, englouties par de nouveaux développements, on peine à les trouver sur un plan de la ville.

Il est relativement facile de conserver un monument comme la tour Hassan à Rabat. S’occuper d’une vieille ville centenaire qui devient un taudis est une tâche autrement plus herculéenne, surtout qu’il y a quatre médinas majeures dans les villes royales de Marrakech, Rabat, Meknès et Fès, sans mentionner celles dans des villes de taille moyenne comme Salé, Tétouan-Oujda, ou des petites villes comme Sefrou ou Chauen.

Une rue principale dans la médina de Rabat, en 1973. Construites en terrain plat, les rues sont plus régulières.
La médina de Salé, vue qui donne sur le sud vers la tour Hassan et le fleuve Bouregreg.
Cette porte monumentale à Meknès en 1968 est l’une des entrées de la médina aujourd’hui.
À Meknès, peinture du sultan au 19e siècle par l’artiste français Eugène Delacroix.
Vue des terrasses de la médina de Meknès qui donne sur la ville nouvelle, séparée de la médina par une vallée. À noter la construction moderne. 1973.
La rue des teinturiers à Marrakech en 1969.
Construit sur le flanc d’une montagne, Chaouen a des rues qui montent et serpentent. 1976.

Le gouvernement du Maroc a fait des études sur les différentes médinas. Même la Banque mondiale a effectué une étude sur la façon de conserver et développer la médina de Fès, longtemps un des repaires préférés du banquier David Rockefeller.

Une chose semble certaine au Maroc : Des maisons de luxe étrangères et des riads ne peuvent pas coexister avec des taudis. Les médinas qui, encore aujourd’hui fascinent les étrangers, risquent de devenir des ghettos d’une classe marginale de Marocains pauvres avant de tomber en ruines.

De nombreux pays font face aux mêmes défis. À Djeddah en Arabie saoudite, les Saoudiens semblent fiers de tous les progrès réalisés dans la vieille ville, mais je me demande pourquoi, étant donné l’immensité de leurs capitaux, la réhabilitation n’est pas encore achevée. Je soupçonne qu’il y a moins de Saoudiens dans la vieille Djeddah que d’étrangers.

Les Saoudiens aiment présenter cette maison dans le vieux quartier de Djeddah. Dans un épisode de No Reservations, feu Anthony Bourdain a dégusté des recettes saoudiennes sur cette terrasse.
Vues de la vieille Djedda, décembre 2009.

Dans l’Iran moderne, Reza Shah a transpercé les vieilles villes par des chemins étroits à la manière de Haussmann à Paris. Lorsque le pouvoir de l’État est concentré, tout est possible, et pour les gouvernements autoritaires, où le pouvoir de l’État est assuré par l’armée, la répression de révoltes urbaines est une priorité.

Reza Shah a fait construire de longues avenues qui percent les villes traditionnelles iraniennes. Photo prise à Yazd ou à Kerman, Iran, 1974.
Vue de Kernan, Iran, par Google Earth. À noter les nouvelles avenues qui encadrent des rues traditionnelles.

Après le 16e siècle en Europe, les gouvernements ont commencé à raser des murailles qui ne servaient plus de défense et les remplaçaient par des routes, ne laissant que des toponymes qui rappelaient l’ancien emplacement des portes. Les stations de métro à Paris dont les noms contiennent le mot Porte témoignent des anciennes portes de la ville.

Quel sera l’avenir de ces anciennes villes? Il se peut que les tendances actuelles se poursuivent sans relâche jusqu’au jour où, Dieu nous en préserve, un tremblement de terre comme celui d’Agadir les rase en quelques secondes, détournant tout investissement vers les nouvelles villes adjacentes et laissant de vastes cimetières. Comme nous l’a démontré l’incendie récent de Notre-Dame de Paris, un monument qui perdure depuis des siècles peut disparaître en quelques minutes.

Quand nous visiterons les médinas du Maroc, gardons à l’esprit que ce qui nous charme, nous, Occidentaux, n’est pas juste un vestige du passé, mais également un artefact d’une politique moderne. Derrière le mur de notre riad peut se trouver une famille de huit personnes, dans une seule pièce qui partage une toilette avec huit ou neuf autres familles.

Traduction de Jim Erickson.

Author: Dave

Retired. Formerly school librarian, social studies teacher, and urban planner.

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