L’exil et le royaume

Aujourd’hui Alain de Boton a écrit un éditorial pour le New York Times sur le coronavirus et sur le roman La peste d’Albert Camus. Je réfléchis à ce roman depuis belle lurette. L’autre jour, je conduisais la voiture de ma femme à la bibliothèque. Comme son modèle est plus récent que le mien et peut synchroniser avec mon cellulaire, j’écoute souvent la seule et unique playlist que j’ai sur mon iPhone. Cette collection de musique est énorme et extrêmement éclectique et quand je fais jouer des plages en ordre aléatoire, je suis souvent surpris par ce que j’entends. Ce jour-là la chanson était Wehrane Wehrane par Khaled dans laquelle, de France, il chante avec nostalgie sa patrie et sa ville natale, Oran. Le thème de la nostalgie pour sa patrie, en poésie et en chanson, est depuis toujours très courant partout dans le monde. La même playlist contient un très vieux disque de Wadih el-Safi et Fairus du festival de Baalbek, où elle chante les fleurs au printemps et son amour pour le Liban. Il s’y trouve même une interprétation de Un Canadien errant, un vieux poème canadien-français mis en musique sur l’exil qui a suivi les Rébellions de 1937-1838.

Autrefois les enfants français mémorisaient Heureux qui comme Ulysse de Joachim du Bellay, un poète de la Renaissance qui fait une comparaison entre sa maison rurale dans la vallée de la Loire et la grandeur de Rome, où il était en poste comme diplomate, et trouve que la magnificence de ce dernier est bien froid et étranger comparativement à son lieu de naissance. Moi aussi, je connais le poème par cœur, non pas parce que j’avais été obligé de le réciter, mais parce que j’avais appris à l’apprécier dès que je l’ai connu. C’était lors de ma deuxième année de français. Ces jours-là, la poésie française et le français en général étaient une lutte constante. En effet, c’était une lutte simplement de rester éveillé! La classe avait lieu vers 16 h 30 après le sport à interne et en général j’arrivais épuisé après avoir joué au foot. Le groupe de onze élèves s’assoyait avec le professeur Deveaux Delancey autour d’une grande table en chêne, pendant que le crépuscule tombait. Il n’y avait nulle part où se cacher. Une fois, je me suis endormi, pour ensuite me faire réveiller par le coude de M. Delancey, assis à côté de moi. Il m’avait gentiment sorti de ma somnolence. Comme de raison, j’étais gêné alors que lui et mes camarades de classe trouvaient tout cela bien amusant. Aujourd’hui je trouve surprenant que je sois tombé amoureux de la langue française après un début aussi cahoteux.

Oran m’a amené à penser à La Peste de Camus. Le coronavirus commençait rapidement à atteindre des proportions pandémiques, de sorte que réfléchir à un roman qui dépeint la vie de résidents en quarantaine n’a rien d’exceptionnel.

J’ai toujours aimé ce roman pour la manière dont les personnages de Camus regardent la vie alors qu’ils font face à la mort. Une année, j’ai choisi La peste pour le club de lecture de mon école secondaire, malgré ma peur que le roman serait trop aride et trop étranger pour intéresser qui que ce soit. Quand on est adolescent, y a-t-il quelque chose qui nous intéresse moins que celui de comment faire face à la mort? Du moins pour les adolescents américains, car c’est bel et bien ce à quoi les ados en Afghanistan, en Syrie, à Gaza et dans la plus grande partie du Sahel font face tous les jours de leur vie. Beaucoup ne connaissent rien d’autre.

Dans La peste, les habitants d’Oran sont prisonniers d’une quarantaine dans leur ville et doivent affronter la possibilité qu’ils attrapent la maladie et qu’ils meurent. Chaque protagoniste voit sa situation différemment. L’un d’eux, un médecin sans convictions religieuses, trouve que la vie est absurde, mais décide qu’il doit lutter contre la contagion jusqu’à risquer sa propre vie pour sauver les malades et ce simplement par solidarité humaine. Le docteur Rieux exemplifie le héros existentiel de Camus. Dans une autre œuvre, La pierre qui pousse, que j’ai lue à l’université, ce genre de héros paraît de nouveau. Cette nouvelle fait partie d’une collection, L’exil et le royaume.

Pour beaucoup de volontaires, leur service au sein du Corps de la Paix représentait un exil. D’âge universitaire, la plupart s’opposait à la guerre du Vietnam pour des raisons politiques ou morales, mais devaient faire face à la conscription à moins de pouvoir décrocher un sursis. À l’époque, tout dépendait du comité de sélection, un organisme civil composé de citoyens locaux. Les politiques des comités de sélection variaient beaucoup d’un lieu à l’autre. Si l’on avait des contacts politiques ou de l’argent, l’exemple contemporain parfait étant Donald Trump, on pouvait facilement obtenir de multiples sursis. Presque tous les comités de sélection accordaient des sursis aux volontaires, même si le sursis ne voulait pas dire que l’on éviterait la conscription à son retour. Pendant ma troisième année d’université, l’un des gars de ma résidence avait été informé par son comité de sélection texan qu’après ses deux années au Népal, il serait bientôt appelé parce que, maintenant qu’il avait connu la paix, il était temps qu’il se batte pour son pays.

De nombreux volontaires se sont joints au Corps de la Paix pour éviter la conscription, ou au moins, pour la retarder, même si ce n’était pas forcément leur seule motivation. Tous voulaient servir, mais ils ne voulaient pas participer à une guerre dont ils entretenaient de graves réserves. Nous nous demandions tous ce qui nous attendait à notre retour. L’un de mes copains et camarade de résidence, Bob Wood, est allé au nord-est de la Thaïlande, pour ensuite retourner faire un M.A. à Yale en études du Sud-est asiatique

Bob Wood. Bob a fait deux mandats dans le Corps de la Paix; malheureusement, il est décédé jeune. Son frère a aussi servi comme volontaire et s’est marié avec une Philippine. Photo prise à Dartmouth College.

La guerre fut un événement transformateur pour les Américains de l’époque. Les anciens combattants du Vietnam qui sont rentrés au pays dans une atmosphère de protestations, continuent de ressentir de l’amertume pour le manque de reconnaissance à l’égard de leur service et la plupart chérissent les souvenirs de la camaraderie qu’ils ont vécue en combat avec leurs compagnons d’armes.

Dans le but de favoriser l’équité, les États-Unis ont fini par établir une loterie de sélection militaire. La première loterie qui a eu lieu en 1969 visait les hommes nés entre 1944 et 1950, une cohorte dont je faisais partie. Ceux qui pigeaient un numéro entre 1 et 195 allaient être sélectionnés et comme j’avais pigé 333, c’était certain que je n’allais pas servir. Si j’avais été sélectionné, étant donné que je parlais français, on m’aurait probablement affecté aux services de renseignements militaires.

Ayant appris le français, j’avais compris l’expérience française en Indochine, et j’avais conclus que la guerre du Vietnam n’avait pas de sens. De nos jours, cette opinion est bien répandue et le fait que les politiciens et les dirigeants militaires nous mentaient continuellement sur la guerre est bien documenté. Je me souviens encore de l’incrédulité de Richard Holbrook quand les Pentagon Papers ont été publiés par le New York Times et le Washington Post. Ces documents contenaient des informations que lui ne voulait jamais partager.

La guerre a fauché la vie de très nombreux jeunes. J’ai essayé à plusieurs reprises de repérer leurs noms sur le Mémorial des anciens combattants du Viêtnam à Washington, et j’ai même calqué des noms au crayon sur papier. Pour beaucoup de survivants, la guerre a signifié l’amour perdu et des mariages brisés. Les parapluies de Cherbourg, un film français dont une nouvelle version restaurée vient de voir le jour, raconte une telle histoire, même si c’est la guerre d’Algérie, plutôt que celle du Vietnam, qui a déchiré les amants. De toute façon, pour la plupart des jeunes, la guerre du Vietnam représentait un hiatus.

Tout comme le coronavirus s’avérera un hiatus profondément perturbateur pour le monde contemporain. Et aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous sauver au Maroc.

Auteur : David Brooks

Traduction : Jim Erickson

Author: Dave

Retired. Formerly school librarian, social studies teacher, and urban planner.

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