Confréries et rituels de guérison

Cet article a été rédigé par Louden Kiracofe, ami, compagnon d’escalade et médecin à la retraite.

Aissawa à la Fête des cerises, Sefrou. Juin 1968. Photo de Gaylord Barr.

C’est en 1969 que ma femme et moi sommes arrivés à Rabat en juillet 1969 – l’année du premier alunissage – pour un terme de deux ans en tant que médecin du Corps de la paix, chargé de soigner les volontaires répartis dans tout le Maroc. Je voyais chacun d’entre eux au moins deux fois par an pour leur administrer les vaccins nécessaires. En tant que médecin américain, on me demandait souvent de voir des patients marocains et on m’a fréquemment invité à assister à des cérémonies privées rarement vues par des étrangers. Des touristes et des Américains vivant au Maroc me demandaient souvent des conseils médicaux. 

Un jour le professeur Vincent Crapanzano m’a contacté au sujet de sa femme, Jane, qui avait consulté un médecin local qui lui avait dit qu’elle souffrait d’une appendicite chronique et qu’elle devait être opérée. À la demande de Vincent, j’ai vu Jane. Après l’avoir examinée, j’ai cru qu’elle souffrait d’une infection bactérienne – la salmonellose – une infection bactérienne courante que de nombreux volontaires (ainsi que moi-même) ont contractée. Je ne pensais pas qu’elle avait besoin d’une intervention chirurgicale (une appendicectomie) et je l’ai mise sous antibiotiques. Elle a rapidement réagi, ils m’en ont été reconnaissants et nous avons commencé à nous fréquenter de temps en temps. 

Musicien Aissawa, Sefrou. 1968

Vincent Crapanzano est un anthropologue culturel de renommée mondiale qui effectuait des recherches sur les croyances et les cérémonies de guérison soufies. Par la suite, ses recherches ont été publiées dans un livre : Tuhami : Portait d’un Marocain. Vincent m’a demandé de l’accompagner à une cérémonie de guérison soufie. Il avait déjà assisté à une telle cérémonie et voulait être certain que ce qu’il avait vu était bien réel et non la conséquence d’être dans un état de transe tout comme les soufis qui pratiquaient le rituel. J’ai accepté son invitation sans hésitation.

Manger du feu, être mordu par des serpents et danser en transe. Sefrou, 1968.

Un soir à une heure avancée, nous nous sommes rendus en voiture dans un vieux quartier de Rabat, où les touristes ne s’aventuraient pas. Vincent a frappé à une porte et on nous a invités à entrer et à monter les escaliers jusqu’à une petite pièce non meublée qui ne contenait que deux chaises qu’on avait prévues pour nous. 

La cérémonie de guérison avait pour but de guérir la jeune fille de l’hôte. Cette dernière, âgée de 8 ans, avait soudainement subi une paralysie du bras droit. On croyait que c’était la conséquence d’avoir offensé un djinn, un mauvais esprit. Selon les normes médicales occidentales, un tel cas de paralysie serait considéré comme une « réaction de conversion ».

Quelques minutes plus tard, une autre porte s’est ouverte et dix hommes vêtus de lourdes djellabas sont entrés. L’un d’eux s’est assis sur un petit tabouret dans un coin avec un tambour. À côté de lui, un homme jouait de la raita, une flûte à anche double au son aigu et strident. Un hibachi aux braises incandescentes a été placé au centre de la pièce et une petite bouilloire a été déposée dessus. Elle commença rapidement à produire de la vapeur. Les autres hommes formaient un cercle et ensuite la cérémonie a commencé. Avec les tambours bruyants et les sons stridents de la raita, le cercle d’hommes a commencé à chanter en avançant en traînant les pieds. Au fur et à mesure que la musique et les chants devenaient de plus en plus forts, plusieurs hommes ont commencé à brandir des jambiyyas (poignards traditionnels courbés) qui avaient été dissimulés dans leurs djellabas. À ce moment-là, il m’a semblé que les hommes étaient en transe. L’hôte s’est positionné de manière protectrice devant Vincent et moi. L’un des danseurs a commencé à taillader son cuir chevelu chauve avec sa jambiyya. Le sang coulait librement sur son visage. Un autre s’est dirigé vers le hibachi, a pris la bouilloire et a commencé à verser l’eau bouillante dans sa bouche. Je pouvais voir de la vapeur qui sortait de sa bouche. Ensuite, un autre a enlevé ses sandales et s’est mis pieds nus sur les charbons ardents, avant de rejoindre les hommes qui traînaient encore dans le cercle. 

C’est alors que, sans aucun signal apparent, la cérémonie s’est brusquement terminée. Les hommes ont tous quitté la pièce ensemble et, après quelques minutes, ils sont revenus en tenant des conversations animées les uns avec les autres. J’ai regardé très attentivement et je n’ai vu aucune trace de blessure au cuir chevelu sur l’homme qui avait tailladé son crâne chauve et rasé ; aucune trace d’inconfort chez l’homme qui se tenait pieds nus sur l’hibachi. Soudain, une autre porte s’est ouverte et plusieurs femmes ont apporté de grands plateaux de nourriture. Tout le monde se met à manger et à discuter aimablement, y compris celui qui s’était versé de l’eau bouillante dans la bouche. Il était entendu que la jeune fille malade était guérie. Je n’ai pas eu l’impression d’avoir été en transe et j’ai cru pouvoir vérifier que ce que Vincent avait observé et ce que nous avions vu tous les deux cette nuit-là s’était – bien que presque incroyable –réellement produit.

H. Louden Kiracofe, juillet 1970 au refuge de Lépiney
sous le Jbel Tazaghart.

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Author: Dave

Retired. Formerly school librarian, social studies teacher, and urban planner.

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