De vieilles diapositives

En aidant ma femme à faire le ménage de notre grenier l’autre jour, je suis tombé sur des boîtes de diapositives couleurs que j’avais oublié d’entreposer avec mes autres souvenirs photographiques. Je les avais prises avec du film GAF, le produit d’une société qui a fait faillite il y a belle lurette, un produit qui même à cette époque-là était d’une qualité douteuse. Kodak et Fuji dominaient le marché grâce à des produits et des services bien supérieurs. Dès mes premiers pas en photographie, je me suis dirigé vers le Kodachrome. Très lent, l’ISO du Kodachrome variait entre 25 et 50 et même avec une lentille super rapide, la photographie en lumière ambiante s’avérait difficile. Mais, quelles belles couleurs! Ce n’est pas tout le monde qui l’appréciait, mais je trouvais que, tant pour les paysages que pour les personnes, le Kodachrome donnait des résultats formidables. Et quelle durabilité!

Bien entendu, presque personne ne prend des diapositives de nos jours. Ma fille, photographe professionnelle, n’en a pas pris depuis des années. Sur mon bureau se trouve un vieux rouleau pas encore développé et qui ne le sera jamais. Dans un tiroir dort un appareil Olympus OM-1 d’un ami, le dernier des nombreux appareils 35 mm que j’ai utilisés. Alors qu’autrefois faire des photos à partir d’une diapositive pouvait s’avérer complexe et laborieux, la photographie numérique permet, même aux amateurs, un éventail d’effets que l’on obtenait avec difficulté à l’époque du film.

J’ai des milliers de diapositives et de négatifs et je suis en train de numériser tout ce qui me semble important. De plus, lors du décès de ma mère, j’ai hérité d’encore d’autres négatifs noirs et blancs.

Dans les négatifs de ma mère, on voit des amis de la famille et des proches que je n’ai jamais connus ou que je ne sais plus reconnaître. Je les garde dans l’espoir que d’autres membres de la famille pourront identifier les gens dans les photos, mais avec le décès de mes tantes et oncles, il y a de moins en moins de personnes pour aider. Il est évident que j’aurais dû m’occuper plus sérieusement de l’histoire familiale, chose que je regrette, car il aurait été plaisant d’y travailler avec mon oncle Al et ma tante Mary qui sont tous les deux décédés récemment.

Aujourd’hui je fouille dans mes vieilles diapositives du Maroc, me demandant pourquoi je les ai prises, ce qu’elles représentent et, parfois, où elles ont été prises! Celles que je regarde en ce moment sont étiquetées, parfois de façon cryptique, mais utiles tout de même. Une pile de roches représente l’une des tours à escalader sur la crête ouest du Jbel Toubkal. Néanmoins, beaucoup de mes diapos n’ont pas d’étiquette. Pendant que je prépare un billet sur un voyage en auto-stop à travers le Sahara jusqu’en Afrique de l’Ouest, je me demande exactement où j’étais. Aujourd’hui, grâce au GPS et aux horloges numériques, on est à même de géocoder une photo pour en obtenir l’emplacement exact et connaître l’heure exacte de la journée où elle a été prise. Je me fiais à la mémoire pour ce qui était à l’époque un voyage inoubliable, mais la mémoire commence à défaillir.

Je dois recourir à la mémoire, de plus en plus défaillante avec le passage des ans. Parfois ma manie de collectionner vient m’aider. Il y a quelques jours j’ai retrouvé une carte postale d’un Algérien que j’avais connu quand je traversais le Sahara. Ce voyage à travers le désert par les oasis algériens a été merveilleux, exotique, et pourtant, en ce qui a trait au segment algérien, je me sentais encore chez moi en raison de sa proximité culturelle avec le Maroc. Hier je suis retourné à ces souvenirs algériens et j’ai retrouvé une vieille lettre qu’un ami marocain m’avait écrite au moment où je quittais le pays en 1971.

J’ai également collectionné des cartes postales de plusieurs endroits. J’ai retrouvé un paquet de cartes achetées en Iran qui m’aident à identifier des paysages ou des sites du pays. J’avais étudié l’histoire et la culture iraniennes, mais il y a longtemps. Je pense peut-être écrire un billet sur un long et intéressant voyage que j’y ai fait. Pourtant, il y a des limites à ce qu’on peut se rappeler. J’ai beaucoup de diapos de sites isolés au Maroc dont je peux identifier seulement la région, et quelques autres de personnes dont les noms m’échappent maintenant.

Aujourd’hui mes diapos GAF paraissent pâles et floues, ce qui est malheureux, puisque certaines ont été prises dans des situations insolites. Chercher des singes dans les montagnes près de Chaouen au Maroc, chasser des champignons dans les forêts de liège autour de cette ville, et faire un pèlerinage au sommet du Jbel Alam avec la famille d’un des mes étudiants marocains qui y allait pour vénérer Moulay Abdesslam Ben Mechich ne sont que trois exemples qui me viennent immédiatement à l’ésprit.

J’ai cueilli des champignons avec des amis français. Alors que les Marocains ne mangent pas de champignons, les cueillir et les manger est typiquement français. Les journaux français annoncent toujours la saison des champignons et La dépêche de Toulouse a prédit une saison exceptionnelle cette année. De retour en ville avec nos cèpes et nos oranges, la mère de mon ami Gilles, qui était en visite, les a sautés dans le beurre. Je n’ai jamais mangé de meilleurs champignons.

La mémoire n’est pas fiable et est souvent tempérée par le temps. Georges Brassens, mon chansonnier et parolier préféré, en anglais ou en français, a composé une chanson ironique intitulée Le temps passé où il nous rappelle de façon humoristique que le temps, en plus de guérir des blessures, tend à nous faire voir le passé à travers des lunettes roses. Je suis d’accord avec Brassens quand il dit que nous devrions voir les cicatrices et sentir la douleur, même longtemps après les faits. Quand le Temps s’approche de nous, pour emprunter une image à la Brassens, mieux vaut faire preuve de prudence.

Les diapos m’aident à rafraîchir la mémoire. Comme ceux qui suivent mon blogue le savent, elles sont la charpente autour de laquelle je construis mes billets. Si je n’ai pas beaucoup publié dernièrement, c’est en partie dû au fait que j’ai arrêté de numériser. Mais les diapos, les photos et les vieilles cartes postales ne sont pas les seules façons dont ma mémoire est stimulée.

Ali, au centre, à Michlifen lors de sa sa première visite à Ifrane. Aujourd’hui il y enseigne.

Il y a quelques jours, j’ai vécu une expérience aussi authentique qu’émotive. Un vieil ami marocain de mes années comme volontaire du Corps de la paix, m’a appelé de Tanger. C’était sa lettre que j’avais retrouvée hier. Il se préparait à parler du Corps de la paix à un groupe de jeunes, et il cherchait des expériences personnelles de choc culturel et des idées sur les volontaires de ma génération, c’est-à-dire, ceux et celles qui ont servi dans les années 1960.

À l’université, quand je considérais le service au Corps de la paix, il y avait dans ma résidence un ancien volontaire qui avait servi, je crois, dans un village andéen. Je lui ai demandé s’il avait vécu un choc culturel. Il venait du Montana, un État ayant des comtés aussi gros que certains pays et des populations aussi petites que celles des écoles secondaires américaines. « Pas du tout , m’a-t-il répondu, moi, j’ai vécu un choc culturel quand j’ai dû fréquenter une école secondaire au Dakota du Nord parce qu’il n’y avait pas d’école dans mon comté. Je n’avais jamais vu un match de football et ne savais même pas dans quel sens courir. Il n’y avait tout simplement pas assez de jeunes dans mon coin du Montana pour former une équipe. »

Quant à moi, je ne me souviens pas de beaucoup de choc culturel, mais quand j’y pense, je suis étonné de mon manque de sensibilité à l’occasion. J’étais jeune, il est vrai, mais c’est une excuse par laquelle je ne me défendrai pas. La réflexion vaut bien plus pour les jeunes que pour les aînés.

Parler avec quelqu’un avec qui on n’a pas parlé depuis près de 50 ans est une expérience étrange. Malgré le passage des années, c’était le même Ali, je le voyais comme mes diapos le dépeignaient, comme un jeune lycéen, explorant le monde et se démenant pour y trouver sa voie. Aujourd’hui, il est professeur d’université et très compétent dans son domaine. Je suis à la retraite, en attente de Dieu, pour ainsi dire.

La réminiscence était merveilleuse. Le temps que j’ai passé au Maroc était spécial et aujourd’hui j’ai peu de gens avec qui je peux partager ces années, parmi eux surtout de vieux amis du Corps de la paix avec qui j’ai maintenu le contact, quoique sporadique, à travers les années et quelques adeptes du blogue qui ont grandi à l’étranger ou qui ont beaucoup voyagé.

Dans les années 1960, je venais de terminer l’université et je n’étais pas beaucoup plus âgé qu’Ali. Tous les deux, nous contemplions un monde dans lequel nous entrions plus intensément, tout en essayant de le comprendre. En quelque sorte, nous étions encore des enfants, lui, fréquentant le nouveau lycée et pensant à son avenir, moi, emmitouflé dans un cocon douillet fourni par le Corps de la paix, essayant de prévoir mes prochains pas.

Aujourd’hui certains volontaires qualifient le service au Maroc de « posh corps » (posh = luxueux, huppé) . Le pays vante une infrastructure de transport et de communications bien développée, utilise le français comme langue seconde et se trouve à seulement quelques fuseaux horaires des États-Unis. Les volontaires ont le loisir de voyager en Europe et aux États-Unis. Même s’il reste beaucoup de pauvres au Maroc et certaines régions sont négligées par le gouvernement, il y a aussi une classe moyenne de plus en plus importante, et le tourisme a pris de l’expansion de sorte que la présence des étrangers est plus notable que jamais. Oui, le Maroc n’est pas le Bangladesh, ni un vestige d’Asie centrale de l’ancienne Union soviétique, ni le Sierra Leone. Mais posh ?

Pour certains, le qualificatif confortable semblerait plus approprié. Ma première journée au Maroc à la suite d’un long vol par les Açores et par Lisbonne, était chaude et ensoleillée. Nous avons atterri à l’aéroport de Salé, utilisé à l’époque pour les vols internationaux. De l’aéroport, après un petit tour en autobus, nous sommes arrivés à notre hébergement temporaire, le Grand Hôtel, en face des bureaux du Corps de la paix, rue Van Vollenhoven, une rue rebaptisée zenqat Moulay Rachid avant mon départ du Maroc. Quinze ans après l’indépendance, le Maroc se décolonisait toujours. La Ville nouvelle, construite pendant les années 1920 et 1930, ressemblait à l’architecture que j’avais vue dans le sud de la France. Les vitrines et les étalages étaient très français, ainsi que les restaurants. Père Louis avait une petite table où le propriétaire se tenait durant les repas, tout comme bien des restaurants en France. Je m’y sentais tout à fait chez moi.

Je me souviens d’une fois où un volontaire, John, a été confronté par une membre du personnel qui avait servi en Afghanistan; quand cette dernière lui a demandé s’il considérait son service au Maroc comme de grandes vacances, John a répondu sarcastiquement : « Oui, c’est bien le cas de le dire, et quelles belles vacances! » La vérité, c’est que John a fait de son mieux à une époque où les programmes du Corps de la paix laissaient beaucoup à désirer. Le Maroc n’était pas l’Afghanistan, l’expérience du Corps de la paix à travers laquelle elle voyait les pays en développement. Nous tous, nous voyons le monde à travers une lentille façonnée par notre expérience, même si notre vue s’élargit en vieillissant.

À mon époque, les volontaires n’avaient pas le droit de voyager en Europe ou retourner aux États-Unis à moins de s’engager pour un deuxième tour de service. L’Algérie nous était fermée et le prix des billets d’avion pour d’autres pays d’Afrique dépassait le budget du commun des volontaires. Certains volontaires ont été affectés à des petits endroits reculés.  J’ai toujours admiré les femmes qui travaillaient dans les foyers féminins, des centres d’économie familiale ruraux. Elles faisaient preuve d’énormément de débrouillardise, supportant des conditions difficiles dans des endroits très petits et parfois isolés.

Parfois des volontaires se créaient leurs propres problèmes. À Oujda, deux volontaires qui partageaient une maison sont rendus au point où ils ont tracé une ligne dans la cour, la divisant en deux territoires exclusifs, où l’autre n’était pas le bienvenu, et pendant des semaines, les deux ne se parlaient pas. Plus tard, les deux ont assumé des postes de personnel au sein du Corps de la paix et ont développé une amitié solide.

Parfois la maladie, quoique rare, intervenait cruellement. Une volontaire à Nador est tombée gravement malade et ne réussissait pas à contacter le médecin du Corps de la paix, un surfeur et poète qui ne se souciait pas trop des volontaires sous sa responsabilité. Elle a dû compter sur l’aide médicale d’un médecin juif d’Oujda. Elle a appelé le médecin qui lui a demandé de le rejoindre à l’aéroport dans une heure d’où il l’a ramenée personnellement à sa clinique où elle a passé quelques semaines en convalescence.

On permettait qu’on voyage en Espagne, à cause de son passé arabe, mais, même si j’ai visité tous les sites mauresques auxquels je pouvais facilement me rendre en Espagne, je crois toujours que l’interdiction de voyager en Europe et les restrictions en Espagne étaient oiseuses. On pourrait justifier des visites en France en soutenant que le passé récent du Maroc était français. Le Maroc moderne est en fait une création de la France. De toute façon, des volontaires, surtout ceux qui avaient des parents fortunés, ignoraient les restrictions et n’ont jamais été punis.

Le Corps de la paix avait de bonnes intentions et voulait vraiment que les volontaires connaissent mieux le Maroc, mais la plupart avait beaucoup d’occasions de voyager à l’intérieur du pays, profitant d’un bon réseau de transport et la présence de volontaires un peu partout au pays. Mais lors de leurs longues vacances d’été, la majorité ressentait le besoin de faire une pause et de s’éloigner.

L’Algérie était perçue comme un État hostile. Le Maroc venait de mener une guerre contre l’Algérie le long de la frontière sud-est et le gouvernement américain craignait de devoir traiter avec l’Algérie si des ressortissants américains s’y mettaient dans le pétrin. Dans l’ouest de l’Algérie, le dialecte ressemble beaucoup à l’arabe marocain et la communication n’est pas difficile. Des villes comme Tlemcen étaient liées à l’histoire marocaine en tant qu’anciennes régions d’empires marocains.

Quand j’ai enfin visité l’Algérie, les Algériens que j’ai rencontrés m’ont traité de la même façon que les Marocains : avec curiosité, courtoisie et hospitalité. Dans leur lutte pour l’indépendance, les États-Unis n’avaient pas appuyé la France, ce qui fait qu’ils n’avaient pas de ressentiment à notre égard. Les relations tendues résultaient surtout de la division du monde en deux blocs hostiles et l’expression d’idéologies de la guerre froide. Mes connaissances algériennes avaient des discs de l’Armée rouge dans leur collection de discs — à cause des échanges avec l’Union soviétique — dont ils se moquaient allègrement. Les Russes n’étaient pas cool. James Brown et les Beatles étaient cool.

Nous étions plusieurs à nous moquer des « super volontaires », ceux et celles très performants que le personnel du Corps de la paix vantaient, les citant en exemple de ce que nous tous devrions être. Nous considérions certains d’entre eux comme des faux jetons. Compte tenu de nos conditions, la plupart d’entre nous faisions de notre mieux. Certains postes étaient plus faciles que d’autres. Enseigner l’anglais langue seconde était un jeu d’enfant. Le Corps de la paix savait former et surveiller des enseignants. Les lycées marocains avaient une structure administrative à laquelle on greffait facilement un enseignant, et les élèves marocains, assoiffés de connaissances et désireux d’apprendre, étaient un plaisir à enseigner et ils se prenaient d’amitié pour les Américains qui passaient pour moins formels et plus sympathiques que les Français.

À d’autres volontaires on a donné des jobs inexistants. Quand on se trouve dans une administration gouvernementale rigide, comment crée-t-on un job quand les attentes sont faibles et le soutien tout autant? Certains volontaires ont résolu le problème, mais bien d’autres ont abandonné. En effet, certains de nos collègues marocains avaient, eux aussi, abandonné et se contentaient de recevoir un salaire régulier et passaient la journée assis, à lire le journal et à fumer.

À mesure que la première décennie avançait, le Corps de la paix se concentrait plus sur des programmes axés sur des professions : architectes, vétérinaires, forestiers, et ainsi de suite, ce qui assurait que le volontaire avait un emploi en rapport avec sa formation. Dans les faits, certains architectes ne faisaient que concevoir des résidences pour des cadres supérieurs.

Je me souviens d’un membre du personnel qui administrait un programme d’architectes. L’un des volontaires se plaignait de ce qu’on l’importunait pour qu’il conçoive des châteaux d’eau dans une sorte de déguisement historique. Le membre du personnel a pris le train pour Fès pour le visiter. De passage à travers les plaines du Gharb, il dessinait tous les châteaux d’eau qu’il voyait. Tous avaient, bien sûr, une conception pratico-pratique, sans couleur locale, tout à fait fonctionnels. Face à tous les besoins du Maroc, pourquoi perdre son temps à concevoir des châteaux d’eau de fantaisie?

Mais les programmes étaient populaires dans les universités américaines et le Corps de la paix a développé des rapports institutionnels avec certaines qui étaient bénéfiques aux individus et aux institutions, si pas nécessairement au Corps de la paix et au Maroc.

Tout était plus petit et plus simple qu’aujourd’hui, ce qui explique peut-être pourquoi il est si facile de regarder en arrière et de trouver du plaisir à revivre ces jours. En tant qu’étrangers, les volontaires menaient des vies privilégiées, mais n’étaient pas riches. Ceux d’entre nous qui vivaient à des altitudes élevées n’étaient jamais au chaud en hiver. Nous restions en groupe serré moins que les coopérants français qui s’y trouvaient en plus grand nombre et très souvent avaient des voitures. Et nous ne socialisions pas beaucoup avec des expatriés américains non plus.

À la différence des Français, nous n’étions pas les propagateurs d’une culture supérieure, une culture que les Marocains fortunés et instruits respectaient, de sorte que nous ne regardions pas de haut les habitants locaux, même si certains Marocains instruits pouvaient regarder de haut ceux d’entre nous qui ne parlaient pas bien français. Nous nous moquions parfois de certaines coutumes marocaines, mais pas de la manière méchante des militaires américains. On ne lançait pas d’épithètes injurieuses aux nationaux, car les Marocains, aussi humbles soient-ils, étaient les porteurs d’une culture exotique et d’une fière religion. Pour la majorité d’entre nous, les Marocains ordinaires étaient un sujet de fascination et nous les admirions pour leur ardeur au travail, leur foi et leur courage. Nous voulions les rendre heureux et les aider si possible.

Certains d’entre nous avaient choisi de s’exiler d’une guerre que nous croyions malavisée et injuste. Les draft boards (conseils de révision) nous surveillaient de près, et le Corps de la paix offrait un sursis temporaire ou de dernière chance. Même certains de nos administrateurs étaient des exilés. Richard Holbrook, lié à des ministres démocrates comme Dean Rusk et Clark Clifford, a essayé, avec succès, de survivre à la présidence de Nixon. Peu intéressé au Maroc, d’après tout ce que je voyais, le président Carter l’a nommé secrétaire d’État adjoint aux affaires asiatiques. Je le trouvais égocentrique et superficiel. Il m’avait confié un jour que l’une de ses ambitions consistait à conduire sur chaque route asphaltée du Maroc. Plus tard il s’est racheté à mes yeux en négociant la fin des guerres des Balkans qui ont suivi la désintégration de la Yougoslavie, pour ensuite mourir tragiquement dans un accident de la route.

Pour nous les volontaires, le défi consistait à trouver notre place dans cette société. À notre arrivée, personne d’entre nous n’était musulman, quoique un ou deux se sont convertis, de sorte que nous étions exclus de la vie religieuse, l’un des pôles autour duquel tourne la société marocaine. Nous étions des étrangers et les Marocains, autrefois gouvernés par les Français et les Espagnols, traitaient avec les étrangers de la manière à laquelle ils étaient habitués. Ils nous catégorisaient selon leurs visions particulières du monde. Les enseignants s’intégraient sans problème. D’autres étaient en formation, des stagiaires en français. Nous étions chrétiens ou juifs. Nous étions des espions. Nous étions des touristes. Les femmes étaient des épouses potentielles ou une conquête possible. Les volontaires avaient peu de contrôle sur la perception que les Marocains avaient à leur égard, mais où et comment ils vivaient pouvait avoir une influence. Certains vivaient sobrement, d’autres vivaient leurs fantasmes. Certains étaient scandaleux. Mais grâce au travail et à leur implication dans la vie du voisinage, beaucoup de volontaires ont développé des amitiés qui ont survécu à leur terme de service. Quelques-uns sont retournés au Maroc pour visiter leurs collègues de travail après leurs années de service. Et quelques-uns se sont mariés avec des Marocains.

Ali, avec le professeur Dick Moench, une étudiant de premier cycle de Binghamton, et un guide, visitant les écuries du sultan Moulay Ismaïl à Meknès. Moulay Ismaïl était l’un des sultans les plus colorés du Maroc.

J’ai connu Ali comme lycéen à Sefrou pendant mon séjour au sein du Corps de la paix. En 1973 je suis retourné au Maroc pour vivre un programme d’expérience étrangère chapeauté par une université. Les étudiants du programme restaient dans un établissement touristique dilapidé, qu’ils aimaient tout de même beaucoup. Leur professeur restait dans un hôtel modeste à Rabat. J’ai trouvé un volontaire du Corps de la paix qui vivait à Salé et avait de la place de sorte que, pour épargner de l’argent, j’ai emménagé chez lui tout en payant une partie du loyer. Ali partageait un petit logement sombre à Rabat avec d’autres étudiants; je l’ai donc invité à emménager avec nous et il a pu profiter d’un grand appartement propre jusqu’à ce que je quitte à l’été. Je me souviens du nom du volontaire mais pas de ce qu’il faisait comme volontaire. Son passe-temps semblait consister à accueillir des touristes étrangers qui voyageaient à bas prix, leur offrant un gîte dans l’espoir d’obtenir des faveurs sexuelles, ce que je trouvais scandaleux.

Je n’ai rien entendu d’Ali pendant de nombreuses années jusqu’à ce que je reçoive, tout à fait inopinément, un appel de sa part. Il vivait à Binghamton et fréquentait la State University of New York, où il poursuivait des études supérieures en littérature comparative. Son appel fut une grande surprise et sa voix légèrement différente. Il avait étudié à Manchester, en Angleterre et son accent du nord d’Angleterre se superposait à son accent fondamentalement américain acquis de son professeur de lycée qui venait de Yakima, dans l’État de Washington. J’ai convenu de le rencontrer sous peu à Binghamton où j’essayais de lancer mes études de doctorat.

C’était une période difficile de ma vie et je n’y ai jamais donné suite. Il n’a pas rappelé, à ce que je me souvienne, et quelques années plus tard j’ai su par l’intermédiaire d’un ancien enseignant du Corps de la paix qui demeurait à l’époque à Seattle que je l’avais profondément blessé. Aujourd’hui j’en suis plus navré que jamais; c’était impardonnable, mais je n’y peux rien. Alors, quand nous nous sommes parlé vingt ans plus tard, j’étais nerveux. Mais, en fin de compte, il s’agissait de deux très vieux amis qui se souvenaient d’épisodes partagés de leur jeunesse, vécus il y a 50 ans. Beaucoup a changé, mais pas tout.

Merci, Ali, pour ton amitié.

Ali et Gaylord, à l’aéroport du Saïs.

Auteur : David Brooks

Traduction : Jim Erickson

Author: Dave

Retired. Formerly school librarian, social studies teacher, and urban planner.

One thought on “De vieilles diapositives”

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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